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Les derniers jours des Temps modernes. La première Guerre mondiale et la véritable idée d’Europe

Alors même que l’Allemagne n’avait pas plus de culpabilité dans le déclenchement de la guerre que les autres participants, c’était pourtant depuis le Moyen-Âge à la « question allemande », que l’avenir de l’Europe devait se décider, telle est la thèse de l’historien Konstantin Sakkas. L’Allemagne prit sur elle le fardeau de la culpabilité historique dans un aveuglément naïf et en même temps violent. En se laissant aller dans cette guerre dépourvue de sens, celle-ci en arriva d’abord aux « derniers jours de l’humanité » (Karl Kraus). Et nourrie à partir des vécus de cette guerre, se présente à présent devant les peuples l’idée d’une Europe sans États, apolitique, l’Europe des régions.

Voici bientôt cent ans éclatait la première Guerre mondiale, et avec elle prit fin, non seulement une époque, mais encore une ère. Ce qui vint après, ainsi l’écrivait Christian Comte de Krockow dans son étude très remarquée La décision de 19541, est encore nouveau, inconnu et innommé. Aujourd’hui nous regardons en arrière sur ces cent ans, comme le premier siècle légitime d’une époque nouvelle, d’une nouvelle ère.

La division canonique de l’histoire du monde en Antiquité, Moyen-Âge et Temps modernes, était alors comparativement un jeune topos. Ce n’est qu’en 1702 que l’érudit de Halle, Christoph Martin Keller (« Cellarius »), l’introduisit dans la connaissance ; auparavant on avait partagé l’histoire — pour la Terre elle-même, on admettait alors qu’elle consistât en 6000 ans — selon ce qu’on appelait les quatre grands empires : l’Assyrien, le Perse, le Grec et le Romain. Le pont qu’on jetait à partir de l’Empire romain, qui sombra en 476 ap. J.-C. par la seconde prise de Rome par Odoacre et la chute du dernier empereur Romulus, on le réalisait à partir de la figure du penser dite de la « translatio imperii : la remise (spirituelle) de la notion d’empire de Rome aux Francs, dont l’État, au 8ème siècle, en tant que Grand Empire d’Europe, commença à s’établir de la Bretagne à l’Italie centrale et des Pyrénées à la Saxe orientale — avec l’apogée impressionnant du sacre impérial de Charlemagne, à la Noël de l’année 800.

L’idée de ne plus se trouver au Moyen-Âge, mais au contraire dans une autre époque,  « nouvelle » justement, surgit il est vrai, tôt déjà dans les têtes des êtres humains. Jacob Burkhardt en data justement l’apparition, dans son ouvrage canonique La culture de la Renaissance en Italie, à l’aube du 14ème siècle, et dans la science historique, les courants spirituel, juridique et économique qui  avaient fait irruption depuis l’époque des Hohenstaufen, depuis le début du 12ème siècle, depuis longtemps tel un signe annonciateur évident des Temps modernes (« Renaissance du 12ème siècle » est ici, par exemple, un slogan courant). Il est vrai que le sentiment d’être des  « Temps modernes », était encore vraiment jeune en 1914 — malgré cela ces Temps modernes prirent déjà fin, justement en cette année-là, comme outre le Comte de Krockow, des penseurs comme Martin Heidegger, Hannah Arendt et Hans Blumenberg devaient aussi le voir.

Pour comprendre cela, il vaut la peine de jeter un coup d’œil sur les constellations politiques qui avaient précédé l’éclatement de la guerre. La guerre eut lieu entre les cinq grandes puissances européennes. Depuis le 18ème siècle, celles-ci étaient l’Angleterre, la France, la Russie, l’Autriche (depuis 1867 en union réelle au sein de la Double Monarchie austro-hongroise) et l’Empire allemand, qui  avait pris naissance en 1871, quasiment à partir du royaume de Prusse ; on parlait aussi de « pentarchie européenne ». S’y étaient adjoints les Etats-Unis d’Amérique, en tant que concurrent silencieux sur le champ économique mondial, avec leur déclaration d’indépendance de 1776, et selon le cas, avec leur union politique définitive de 1865. Ils ne jouèrent pourtant un «véritable » [en français dans le texte, ndt] rôle politique qu’à partir de leur entrée en guerre, en 1917. Nous avons donc au plan de la constellation à faire d’abord, en ce début de la première Guerre mondiale, à rien d’autre qu’à une réédition de l’immémorial motif européen de la guerre fratricide. Quelques dimensions essentielles on veuille aussi lui accorder, en 1914, celles-ci étaient, pour le moins au premier plan, d’ordre économique et territorial et aussi spirituelles, d’une manière certainement indéterminée. On peut dire, que toutes les commotions depuis l’époque carolingienne, et donc depuis le temps de Charlemagne, sont à ramener au fait que ce grand empire-là — auquel on s’est efforcé et qui s’est réalisé pour un temps bref — se décomposa rien qu’en États indépendants qui s’efforcèrent, à partir environ du premier millénaire après le Christ, à se développer par la force, d’abord politiquement, puis économiquement et plus tard aussi par leurs religions et idéologies.

Le jeu de quilles européen

Cette tendance devint particulièrement sensible à partir du commencement des Temps modernes, qui fut en même temps le début de ce qu’on a appelé l’inimitié germano-française. Elle commença avec la campagne italienne du roi Charles VIII de France en 1494, et s’acheva avec le Traité d’amitié franco-allemande, qu’on appelle le Traité de l’Élysée, le 22 janvier 19632 — une date vraiment récente, si l’on pense que la majorité de la population actuelle l’a encore vécue (il y a 50 ans). L’inimitié franco-allemande commença par la lutte pour la domination de cette partie de l’ancien empire de Charlemagne qui, après la mort de son fils Louis le pieux, en 840, prit naissance au Traité de Verdun en 843, comme la partie centrale de l’empire (appelée Lotharingie, à partir de 855, ndt). Elle s’étendait alors, en gros, depuis les Pays-Bas actuels — des côtes de la Mer du Nord, au travers de la Lorraine, la Bourgogne et la Provence, jusqu’au Nord de l’Italie, Milan et la Lombardie, et de là aussi, jusqu’à Rome — et cette partie centrale de l’héritage de Charlemagne, —  et même en fait depuis sa conquête par les Goths au 5ème siècle —, n’avait plus jamais retrouvé de tranquillité politique.

C’est exactement dans et autour de cette bande de régions du Nord au Sud — que les médiéviste raillent volontiers en la qualifiant de « jeu de quilles » — qu’on dut au total se battre lors de la première Guerre mondiale. Le plan de bataille allemand, qui avait été projeté, au plus tard dés les années 1890, par le feld-maréchal Alfred comte de Schlieffen, s’orientait très exactement sur ce scénario territorial : La masse de l’armée allemande était censée comprimer l’armée française dans un puissant mouvement d’encerclement en arc, de « droite » à « gauche » et donc du Nord vers le Sud, et de « la broyer » en tenaille à la frontière suisse (D’où le slogan connu, que dut avoir prononcé Schlieffen tandis qu’il agonisait dans le délire de sa fièvre : « Renforcez-moi donc l’aile droite ! »). L’arc du front à l’Ouest s’étendait de la Belgique, dont la neutralité, garantie par le droit international, fut violée d’une manière funeste par le gouvernement de l’empire (ce qui fit entrer l’Angleterre en lice, laquelle autrement serait restée très vraisemblablement neutre ; mais elle avait garanti la Belgique, réfrénant ainsi des désirs insensés d’annexion allemande), au travers des Flandres, les Vosges, la Champagne et l’ancien duché de Bourgogne (ainsi s’était appelé autrefois l’ensemble de l’empire franc médian entre l’Ouest et l’Est) jusque vers Pontarlier et la frontière suisse. En 1915, la triple alliance se décomposa — c’était une construction boiteuse d’alliance remontant aux années 1880 entre l’Empire fédéral d’Allemagne, fidèle aux « Nibelungen » et l’Autriche d’une part, et le jeune royaume d’Italie, d’autre part — et un nouveau front s’ouvrit donc directement au travers des Alpes, cette fois entre l’Autriche et l’Italie, que les Habsbourg n’avaient pas oublié depuis longtemps, puisque leur secondo- et tertio-génitures, leurs vices-rois et gouverneurs militaires, en dominaient autrefois les deux-tiers du pays. La guerre s’étendit donc passablement exactement sur la bande de ces régions, depuis les côtes flamandes de la Mer du Nord en haut, jusqu’en Lombardie en bas et les côtes de l’Adriatique, pour la possession desquelles on avait combattu de haute lutte, non seulement le petit-fils de Charlemagne au 9ème siècle ; mais encore, au tout début des Temps modernes, d’abord ce qu’on a appelé les Guerres d’Italie (1494-1558), puis les « guerres de rapine » de Louis XIV et la Guerre de succession d’Espagne (1701-1714), jusqu’aux guerres de coalition, comme on les a appelées, entre la France révolutionnaire et les vieilles monarchies européennes coalisées (1792-1814). Considérées au plan purement territorial et au plan purement européen, c’était donc en définitive l’héritage de Charlemagne, pour lequel combattirent les cinq grandes puissances européennes de 1914 à 1919.

L’homme malade sur le Bosphore

Considéré autrement, il s’agissait à vrai dire de vraiment beaucoup plus. En 1814, au moment où Napoléon, à la bataille d’Arcis-sur-Aube, fut battu par le duc autrichien Schwarzenberg et hissa le drapeau blanc, quelques semaines plus tard à Paris, l’Europe se trouvait encore structurellement profondément enfoncée dans le Moyen-Âge. Il n’y avait pas d’électricité, ni de mobilité sur rail, ni d’aviation. Par contre, en 1914, l’Europe se trouve pleinement dans le modernisme. Dans aucun siècle précédent le 19ème, il n’ y eut autant d’inventions et découvertes ouvrant autant de perspectives. Quantitativement, celles des 20ème et 21ème sont largement supérieures, mais qualitativement, dans le laps de temps entre 1814 et 1914 elles sont bien plus nombreuses et importantes qu’entre 1914 et 1963, ou bien entre 1963 et 2013. Les technologies de l’information et les structures de la redistribution du bien-être se sont en partie radicalement modifiées ; mais au plan de la mentalité, l’Europe se trouva à partir de 1945 à « l’heure zéro », dans une telle sorte de choc de stupéfaction, un sentiment de ne-plus-être-de-droit, de dépolitisation, qu’ensuite, en 1992, alors que la Guerre froide faisait désormais partie de l’histoire, Francis Fukuyama dut mettre à l’ordre du jour son fameux slogan de « la Fin de l’histoire ».3

Winston Churchill considérait, comme on le sait, l’époque qui va de 1914 à 1945, comme une seconde Guerre européenne de trente ans, lors de laquelle tout fut tourneboulé. Cette guerre de trente ans eut deux conséquences immédiates : premièrement, elle fit entrer les USA en lice, lesquels, sous peu, tant au point de vue économique que militaire, se démasquèrent vis-à-vis de l’Europe comme nettement supérieurs. Et deuxièmement, elle alla chercher l’Orient, et avec elle l’Islam, sur la scène du théâtre politique mondial. Depuis l’époque des Croisades, l’Empire turc qui devait plus tard porter le nom de son fondateur dynastique, Ottoman, s’était clandestinement préparé comme une puissance dans un ordre secret, certes selon les apparences, dirigée contre l’Europe, mais qui veillait en vérité sans cesse au moyen d’une pression extérieure à ce que l’Europe restât ensemble. Ceci se manifesta une dernière fois par cette clause de l’acte fondateur de Vienne de la Sainte Alliance, par laquelle le Sultan à Constantinople excluait son adhésion, puisqu’en effet, il n’était pas chrétien.

La totalité du pouvoir politique au 19ème siècle tourna donc autour du maintien de la Turquie, « l’homme malade sur le Bosphore. Si les Turcs s’étaient trouvés, en 1683 encore, aux portes de Vienne, et avaient alors passé pour la terreur du monde civilisé, ils se retrouvèrent alors tout d’un coup carrément sous les petits soins affectueux de la diplomatie européenne. La grande peur, qui ôtait alors le repos à tout le monde, c’était, pour préciser, qu’au Moyen-Orient, l’ancienne région géographique clef de l’Europe, les deux grands adversaires en lutte pour le « partage du monde » en vinssent à un conflit sanglant : Angleterre et Russie.

Au début du 20ème siècle encore, c’était la grande peur de l’Europe cultivée qu’ont pût en venir à une « guerre mondiale » entre les deux puissances : l’Angleterre — la mère patrie du colonialisme et à l’époque dominatrice sur le quart de la surface de la Terre — et la Russie — d’apport récent au concert des puissances européennes, qui avait élaboré son rôle de puissance secrètement protectrice de la Prusse entre 1763 et 1871. Cette dernière ne surgissait plus seulement, alors, comme protectrice du mouvement de libération panslave dans une Europe de l’Est gérée par l’Autriche, mais au contraire, elle manigançait en même temps la « libération » de ses coreligionnaires orthodoxes dans les Balkans et dans le Caucase, ce qui ne revenait à rien d’autre qu’à une expansion dans le proche et le Moyen-Orient et la Perse, précisément aux frontières de l’Inde, laquelle était la colonie royale britannique, depuis 1876, avec le statut d’Empire en titre. Ici, comme sur les Océans — la marine militaire passait alors pour une  partie d’avenir de la force militaire — on attendait le grand abordage entre l’Ours et la Baleine, entre la Russie et l’Angleterre.

L’autre conflit, qui semblait quant à lui comparablement insignifiant à côté de cela, dominait l’événement politique depuis 1871. Quand bien même violente, l’opposition germano-française semblait de ce fait résolue, de sorte que l’Allemagne sous la «  conduite » de la Prusse et d’Otto von Bismarck, était parvenue à s’unifier et à défendre avec cela les régions sur la rive gauche du Rhin. Une seule et unique épine dans le pied : les nouvelles régions du Reich, que le vainqueur de 1871 s’était réservées — une région, qui certes depuis des siècles avait été allemande, mais qui était à présent française depuis Louis XVI ; dont la population pensait et se sentait majoritairement française et, aussi malgré le traitement le plus bienveillant que lui avaient réservé les autorités allemandes, songeait à peine renoncer à sa véritable identité nationale profonde. Ici reposait la cellule souche du revanchisme français depuis 1871, et la raison pour laquelle tout simplement l’Allemagne et la France n’étaient jamais entrées dans une alliance.

 

De l’enclume au marteau — et alors ?

Au moyen de l’unification du Reich, mais aussi par le potentiel économique et militaire ainsi libéré, — l’Allemagne était, autour de 1900, la seconde puissance mondiale derrière les Etats-Unis mais devant l’Angleterre — l’Allemagne était devenue l’aiguille de la balance ; elle était devenue de facto, comme le constata Sébastien Haffner, la plus grosse puissance de l’Europe,5 et — qu’on y pense un peu ! — ceci pour ainsi dire à partir du néant, sans avoir eu le parcours historique des siècles que les autres puissances disposaient derrière elles. En 1866, il y avait encore la vieille confédération allemande, une sorte de cæcum du Saint Empire romain, avec une constitution de république princière et, par moment, 39 États membres. Cinq ans plus tard, il y eut un empire allemand. Tout un chacun, sauf la France bien sûr, voulut être associé à cet empire allemand, pour mener à bien ces objectifs respectifs. Seule l’Allemagne elle-même — et c’est ce qu’avait étonnamment et sincèrement mis en place son fondateur Bismarck — n’avait plus aucun objectif de politique extérieure ; en tout cas, du point de vue territorial, elle était effectivement « rassasiée », voire « saturée ».

Des critiques de l’Allemagne, c’est-à-dire de la Prusse, reprochaient à Bismarck, le « barbare de génie » et on lui en fait encore le reproche aujourd’hui, d’avoir été un fondateur d’agitation et d’avoir détruit l’ancien équilibre européen. Le fait est que Bismarck lui-même connaissait au mieux l’instabilité de sa construction de puissance politique : la formule proverbiale de « cauchemar des coalitions » ne devait jamais le quitter jusqu’à la fin de sa vie.

Que l’ancien prince de Bismarck fut renversé en 1890, au moyen d’une intrigue de cour et avec la connaissance et la volonté du jeune empereur Guillaume II, cela est considérée aujourd’hui chez les profanes comme chez le public spécialisé, comme une grave erreur et comme la πςώτου ψεύδοζ, qui finalement, 24 ans plus tard, mena à l’éclatement de la guerre mondiale. Ce n’est que durant ces dix dernières années que fut prudemment corrigé le jugement de condamnation, autrefois déjà canonique, visant le dernier empereur allemand, entre autres par Christopher Clark et Eberhard Straub, après que déjà dans les années 1990, l’essayiste berlinois Nicolaus Sombart avait entrepris une avancée ingénieuse dans cette direction.

Le fait est qu’au plan de la politique fédérale, l’Allemagne se retrouva en plein dilemme en 1890. Cela ne pouvait qu’aller de travers, en effet, n’était-ce avec la Russie (comme du temps de Bismarck) ou bien avec l’Angleterre (comme cela fut sans cesse favorisée par la politique anglaise avant et après Édouard VII, qui régna de 1901 à 1910). L’Allemagne était, pour la première fois dans son histoire, pour parler dans le jargon du temps de Bismarck, « d’enclume devenue marteau » — mais elle ne sut rien entreprendre avec ce marteau. Ce n’est pas l’Angleterre, mais l’Allemagne qui choisit, avec l’arrivée au pouvoir de Guillaume II, en 1888, la splendid isolation  ; elle ne pouvait pas intervenir de manière judicieuse dans les conjectures de politique mondiale de l’Angleterre et de la Russie.

Encerclement

Ainsi en vint-on, en 1907, à l’événement diplomatique que personne n’eût tenu alors pour possible : l’Angleterre et la Russie conclurent donc une alliance l’une avec l’autre, tout en étant idéologiquement aussi éloignées l’une de l’autre qu’il est pensable (l’une, une monarchie parlementaire très industrialisée ; l’autre, un état agraire autocratique, dont la révolution n’est plus qu’une question de temps). Comme toutes deux étaient séparément alliées à la France, il y eut donc la « triple Entente ». L’encerclement de l’Allemagne était achevé, ses alliés —  Autriche-Hongrie, Bulgarie et l’Empire ottoman (l’Italie, neutre changea les fronts en 1915) — n’étaient pas autour d’elle des soutiens, mais au contraire une décharge stratégique militaire durable.

Lorsqu’au 28 juin 1914, le successeur au trône de la Monarchie k.u.k., le Grand duc François-Ferdinand, lors d’une visite de manœuvre à Sarajevo, fut assassiné par des nationalistes serbes, il ne fallut que cinq semaines pour que l’Europe fût en guerre. La Bosnie et l’Herzégovine étaient, en 1908, placée sous le protectorat autrichien par décision internationale, en tout cas avec la  désapprobation de la Russie qui, depuis les jours de Catherine la Grande, avait toujours considéré les Balkans comme sa sphère d’hégémonie. La Russie était la puissance protectrice de la Serbie, cette dernière prit les dispositions nécessaires pour aller au devant de la population nationale autrichienne indignée, mais cela n’aida en rien : parmi les 26 points de l’ultimatum autrichien, adressé au gouvernement monarchique serbe, il s’en trouvait aussi deux, qu’aucun gouvernement au monde ne pût jamais accepter, sans discréditer son État. Le refus partiel et, avec cela, l’entrée en vigueur du casus belli, avait été planifié par le parti autrichien favorable à la guerre, autour du général en chef, le Feldmarschal Conrad von Hötzendorf.

Comme il fallait s’y attendre, immédiatement là-dessus, la Russie s’immisça en disant qu’une intervention militaire autrichienne contre la Serbie ne pourrait être tolérée. La saillie de la Russie fit entrer en lice l’Empire allemand, lequel s’était allié à la vie et à la mort à l’Autriche et avait délivré au gouvernement autrichien les pleins pouvoirs illimités (le fameux chèque en blanc) pour une intervention contre la Serbie — car c’est seulement avec la puissante Allemagne, économiquement forte et hautement armée, sur ses arrières que l’Autriche, démodée et arriérée, pouvait principalement oser une passe d’armes. « En larmes », comme il est rapporté, l’ambassadeur allemand à Saint-pétersbourg, Frédéric Comte de Pourtalès, transmis la déclaration du guerre allemande, le 1er août (40 jours auparavant, la Russie — qui était alors gouvernée par la dynastie allemande Schleswig-Holstein-Gottorf — et la Prusse, étaient encore des amies proches. Étant donné qu’entre la Russie et la France était en vigueur, depuis 1894, une alliance offensive et défensive, l’Allemagne prit les devants et déclara la guerre à la France le 3 août. Car on s’était déjà placé dans ce conflit insensé et cela depuis vingt ans. Ici, l’approche de cet éclatement de la guerre devient tout à fait inconcevable. Le conflit dans les Balkans — lequel, quatre ans plus tard du reste, s’achèvera avec, comme on pouvait s’y attendre, la dislocation des deux empires du Sud de l’Europe restés multinationaux : la Double Monarchie austro-hongroise et l’Empire ottoman — s’avère une simple voie détournée, afin de laisser de nouveau renaître le conflit originel France-Allemagne. Le danger du « rouleau compresseur russe », qui fut beaucoup exorcisé (de fait l’armée russe est à peine plus moderne que celle autrichienne ; en outre, le moral au combat des recrues qui souffrent beaucoup du régime tsariste, est misérable) sera stoppé à la bataille près de Tannenberg et aux lacs Masures, par la huitième armée allemande sous les ordres du Général en chef von Hindenburg, par la suite Reichpräsident. Par contre, les sept armées allemandes, qui avaient espéré prendre Paris, dont elles avaient approché de 100 km suite à une avancée fébrile, restèrent bloquées en septembre sur la Marne (« miracle de la Marne »). Avec cela, la guerre à l’Ouest, pour les deux adversaires en était arrivée au point stratégique zéro, avant même qu’elle eût correctement commencée. Il en ira ainsi quatre années durant : parfois les Français enregistrent un gain de terrain minimum, parfois ce sont les Allemands. Mais on reste pat.

La catastrophe primordiale du 20ème siècle

Toujours est-il que ce qui est décisif c’est que, depuis le 4 août, la Grande-Bretagne se trouve aussi en guerre avec l’Allemagne. Le commandement en chef des armées allemandes, pour des raisons purement stratégiques — ainsi que le prévoyait d’ailleurs le plan Schlieffen des années 1890, qui  écrasait par la force la neutralité belge — a ainsi violé la condition de l’ultimatum de la Grande-Bretagne, sous laquelle elle n’eût pas intervenu dans la guerre à l’Ouest (ce par quoi celle-ci eût été décisive pour l’Allemagne en quelques semaines). Mais les cent mille soldats britanniques qui intervinrent déplacèrent naturellement l’équilibre des forces naturellement aux détriments de l’Allemagne.

Tout le comportement de l’Allemagne dans cette guerre indique des traits d’auto-destruction : depuis le fait de prendre — sans restriction mais pas du tout nécessairement —fait et cause pour l’Autriche et sa politique d’expansion dévastatrice dans les Balkans, en passant par la violation de neutralité, l’ouverture de la guerre sous-marine illimitée en 1917 (ce par quoi les USA entreront en lice aux côtés de l’entente, jusqu’aux conditions éhontées de la paix de Brest-Litowsk, en mars 1918, par lesquelles un empire colonial est-européen était censé se créer sous la direction allemande. Un acte de brutalité, dont on interpréta la punition légitime en retour, un an plus tard à Versailles, entre temps aussi dans la recherche. Parmi toutes les puissances participantes, le Reich  allemand avait la moindre raison d’être dans la guerre et parmi tous les objectifs de guerre, les siens étaient les moins honorés par la raison et la logique.

La question de la culpabilité dans la guerre a été posée depuis la guerre elle-même, et avec insistance, comme autrement dans aucune autre guerre dans l’histoire. La première Guerre mondiale éclata, la seconde fut déchaînée — sur cette formulation l’union règne depuis longtemps dans la recherche comme dans l’opinion publique et de récentes contributions au point de vue renforcé sorties de la littérature n’y ont rien changé. La « catastrophe archétype du 20ème siècle », comme George F. Kennan caractérisa la guerre mondiale, dans une tournure fameuse, est dans sa genèse, aujourd’hui, comme il y a cent ans, un objet de fascination.

Il est vrai que tout dans l’histoire suit une logique interne conforme à l’être et d’un autre côté aussi au-delà du temps. Il ne s’agissait pas pourtant d’une  « revendication à la puissance mondiale », comme l’historien Fritz Fischer voulut le faire accroire, dans son ouvrage éponyme très controversé de 1961 ;6 mais au contraire, il s’agissait de cette logique. Selon elle, l’époque européenne aurait fait son temps. Mille cinq cent ans après la chute de Rome, les puissances européennes auraient sondé le politique dans sa pratique territoriale dans toutes les directions ; en 1914, elles se heurtaient finalement à leurs limites et il n’était que logique que la population de l’Europe du centre avec la défaite de 1918, se débarrassât  de ses monarques — rien qu’en Allemagne ceux-ci étaient au nombre de 20 princes régnants — ; car c’est le principe d’Abraham, selon lequel le prince est le berger de son peuple et s’il le mène assurément dans l’inconnu, c’est qu’il a perdu sa légitimité historique. Que les Allemands dussent se sentir dupés par leur épopée héroïque historique ; que la perte de l’empire dût activer dans les couches profondes de l’âme du peuple, un complexe du père, cela c’est une autre question.

Europe de régions

Peut-être comprenons-nous mieux le phénomène de cette guerre, qui surpasse sa propre tradition comme insensée et étrangère, si nous l’observons à partir d’une perspective d’avenir. Cent ans ne sont pas écoulés depuis, que le visage de l’Europe et du monde s’est complètement modifié. La puissance politique classique, sous le modus de son outrance erratique et infernale par le Reich allemand et deux guerres mondiales, a disparu du répertoire de la politique européenne ; et de plus, nous sommes tous entrés dans l’époque de l’économie, après qu’elle s’était déjà annoncé à l’époque de l’empire, par sa politique sociale et certes, sa circonspection pour le bien-être de ses sujets, mais tout en s’améliorant constamment même pour les classes inférieures et cela signifiait donc aussi l’exigence de prospérité et de bien-être que nous partageons désormais en Europe. Les USA et la Chine ont repris le rôle qui avait été réservé jusqu’en 1914 aux cinq grandes puissances européennes : tous deux pensent en grands projets territoriaux globaux, et activent ce qu’on caractérisait, dans les années 1850 en Europe, une « real ou Machtpolitik ». L’Europe, au lieu de cela, revient à ses anciennes racines enfouies sous le désert de mille ans d’une évolution compliquée et entortillée ; elle redevient lentement une Europe des régions.

Le caractère régional est la racine de l’élément européen. L’État universel, territorial, qui « met en caisse » [vereinnahmende] vers l’intérieur et « fait des projets à longue portée » [ausgreifende] vers l’extérieur, fut toujours quelque chose d’étranger à l’Europe, un octroi oriental, contre lequel les Grecs se sont défendus 100 ans durant, jusqu’à ce qu’Alexandre le Grand importât, dans sa méditerranée natale, l’idée d’un empire universel, dans le cadre d’une entreprise géniale, aventurière et nonobstant démentielle. De la Grèce, qui devint tout à coup la région-mère des monarchies modernes,  — Alexandre Demandt  y fait très récemment allusion dans son ouvrage brillant sur Alexandre7 —, cette idée passa par Rome, dont l’empire se forma en ne se groupant pas tout autour d’une région, mais au contraire, tout autour d’une seule et unique et superbe ville (Qui cela étonne-t-il aujourd’hui que c’est là, en Italie et en Allemagne que le régionalisme est particulièrement perceptible ?), pour se perdre ensuite dans le grouillement des grandes invasions. Charles le Grand/Charlemagne, dont se réclament les deux nations-mères de l’Europe post-moderne, la France et l’Allemagne, en tant qu’identité fondatrice, restaure de nouveau l’empire, non pas originellement politique, mais au contraire bien plus comme une unité-souche d’origine. La charge nationale, politique, ne vint que se rajouter après ; depuis que chacun de ses successeurs se crut devoir, à partir de sa nationalité propre, instituer l’Europe en tant qu’État d’ensemble. L’idée archétype de l’Europe — une libre vie ensemble, les uns avec les autres, de « tribus » et avec cela aussi, de régions diverses — est tombée dans l’oubli. Elle fut revendiquée, arrondie, dérobée et de nouveau enlevée[f], 1000 ans durant.

En 1914, le château de cartes du nationalisme européen s’effondra finalement sur lui-même. Avec la première Guerre mondiale, à vrai dire, la chose n’était pas faite ; il y fallut encore des évolutions beaucoup plus épouvantables, tout au long de ce continuum de 1914 à 1945, jusqu’à ce que l’Europe martiale y épuisât enfin ses énergies autodestructrices. Mais en 1914, ce fut la première lueur, la première détonation évidente, que les peuples de l’Europe étaient sommés par le fait qu’ils sont  frères, et non pas concurrents et que l’époque de la guerre fratricide touchait à sa fin.

Aussi n’est-ce pas un hasard — comme d’ailleurs principalement rien n’est « fortuit » dans le grand arc du temps que nous avons coutume d’appeler « histoire », — que cette « grande guerre », comme l’appellent toujours et encore Français et Anglais, avec une clairvoyance pathétique, se déroula principalement sur des champs de bataille de cette bande des régions qui s’étendent d’Ostende aux Alpes ; entre la Belgique, le plus jeune, et la Suisse, le plus ancien État neutre en Europe du Centre, dont le second devint, après la première Guerre, le Siège de la SDN, tandis que dans le premier, après une seconde Guerre encore bien pire, siégea l’Union Européenne. L’idée européenne — l’éloignement du national, l’atténuation du politique, la cession à l’individu de l’idéal d’unité centrale et d’unité, de la totalité : sur les champs arrosés de sang de la première Guerre mondiale, qui révéla au grand jour toute la barbarie et toute l’absurdité de la guerre dans son aveuglante absence de fioritures, cet idéal entama sa métamorphose en chrysalide, au milieu des peines et des convulsions.

Le rôle double que l’Allemagne y joua ici n’est pas étonnant, mais au contraire, conséquent. Quoique formellement — c’est ce qu’a montré d’une manière impressionnante la recherche des années passées — l’Allemagne n’a ni plus ni moins de culpabilité que les autres participants dans le déclenchement de la guerre (et avait nonobstant elle-même la moindre raison pour cela) ce fut pourtant la « question allemande », celle qui remontait au moyen-âge, voire en effet déjà au temps des Romains, à laquelle dut se décider l’avenir de l’Europe. L’Allemagne prit sur elle le fardeau de la culpabilité historique avec un aveuglement funeste, puéril et en même temps brutal : se laisser aller à cette guerre la plus dépourvue de sens de toutes les guerres, à en faire d’abord ce qu’elle devint : à savoir les « derniers jours de l’humanité » (Karl Kraus). Au point qu’à la fin, se trouve seulement désormais devant ses peuples, sans autre alternative, l’idée d’une Europe sans états, apolitique, l’Europe des régions, l’Europe de la fraternité, comme seule l’expérience de cette guerre a pu l’imprégner dans les esprits.

La fausse forme dut être brisée avec violence, pour que la bonne forme intérieure, la pure matière, en vint à se déployer ; l’idée archétype mythique de la Pax Europaea, de la paix européenne.

© Konstantin Sakkkas

Le texte précédant a paru dans le numéro 10/2013 du journal Die Drei.

Traduction française: Dr. Daniel Kmiecik, Paris

Header: Parade des troupes grècques lors de la fête de victoire alliée, Paris, 14 juillet 1919.

 

Notes :

  • Christian Compte de Krockow : La décision. Une investigation sur Ernst Jünger, Carl Schmitt, Martin Heidegger (Thèse 1954, Stuttgart 1958.
  • Le traité de Locarno, que Gustave Stresemann et Aristide Briand signèrent en 1935, ne compte pas ici, car l’atmosphère fondamentale de revanche entre les deux nations en resta intact.
  • Francis Fukuyama : La fin de l’histoire. Où nous trouvons-nous ? Munich 1992.  Il se peut qu’on rétorque que l’époque de la Guerre froide était une moment d’extrême charge politique et fut bel et bien politique avec cela ; nonobstant, l’atmosphère fondamentale en Europe occidentale, en particulier depuis l’apparition de la culture pop moderne, dans les années 50 et 60, de décennie en décennie plus impolitique.
  • Une anecdote illustre très joliment cela de l’époque impériale. Guillaume II se laissa coiffer par un barbier alsacien, à l’occasion d’une manœuvre. L’empereur fut très satisfait du travail de cet homme et lui dit qu’il pouvait exprimer un vœu. Le coiffeur rétorqua, dans une attitude militaire et comme sous la menace d’un pistolet : « Majesté, rendez-nous l’Alsace-Lorraine ! »
  • Sébastien Haffner : Remarques au sujet d’Hitler, Francfort sur le Main 1978.
  • Fritz Fischer : Revendication à la puissance mondiale. L’objectif politique de guerre de l’Allemagne impériale 1917/1918, Düsseldorf 1961, 2009.
  • Alexander Demandt : Alexandre le Grand, Munich 2013.

 

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L’Europe, une contrée exiguë. La campagne de Russie de Napoléon en 1812 et sa dimension dans l’histoire mondiale

Le 16 décembre 1812, Le Moniteur, la feuille d’information officielle du gouvernement impérial français, publia un communiqué, dans lequel étaient annoncés au peuple français la retraite de la Grande Armée de la Russie et le retour imminent de Napoléon à Paris. Le texte s’achevait par cette phrase impressionnante : « La santé de sa majesté n’a jamais été meilleure ». Avec cette phrase prenait fin la campagne de Russie que Napoléon avait mise en route six mois auparavant, le 22 juin 1812, avec la plus grande armée jamais constituée jusque-là dans l’histoire et qui avait pris fin dans un désastre exemplaire. Et avec cette phrase commençait en même temps la guerre de libération des pays européens contre les troupes françaises d’occupation et le jeune empire français. C’était le commencement de la chute et de la fin de Napoléon.

 

La campagne de Russie de Napoléon était la première tentative d’un souverain européen de conquérir le royaume gigantesque à l’est. Napoléon, dont la carrière de conquérant avait commencé en 1796, à l’époque encore au service du Directoire révolutionnaire parisien, avec la guerre d’Italie et qui, depuis, avait ou bien soumis tout le continent européen ou bien imposé sa souveraineté en forçant aux traités de paix, marchait avec cela sur les traces d’Alexandre le Grand, qu’il admirait tant ; ce à quoi il s’efforçait en 1812, ce n’était plus l’hégémonie européenne, mais au contraire le grand empire eurasien.

 

À côté de la revendication de faire époque de Napoléon, d’ériger une monarchie universelle, il y avait celle politique et tactique de contraindre l’Angleterre, le vieil ennemi héréditaire de la France, lequel, malgré sa tradition parlementaire, s’était opposé au gouvernement révolutionnaire de Paris et depuis 1792 était en état de guerre d’une manière à peu près ininterrompue avec la France. Le blocus continental, décrété en 1806 par Napoléon dans Berlin occupé, interdisait aux pays sous occupation française de commercer avec la puissance mondiale Angleterre ; avec la Russie aussi, que Napoléon n’avait pas pu vaincre et avec laquelle il était parvenu à un équilibre, dans la paix de Tilsit en 1807, il existait un arrangement interdisant le commerce avec l’Angleterre. À la diète des princes d’Erfurt de 1808, au moment où précisément dans l’état-musée de Saxe-Weimar, les princes d’Allemagne, soumis, se réunirent pour prêter serment de fidélité à leur super-souverain Napoléon, l’empereur Napoléon et l’empereur Alexandre Ier de Russie se retrouvèrent face à face, en tant qu’hommes d’États ayant les mêmes droits et semblant avoir à décider entre eux du destin de l’Europe.

 

Pourtant l’apparence abusait. L’opposition entre la France et l’Angleterre était un dilemme inextricable et la Russie était le facteur, par lequel ce dilemme était censé se résoudre. Le mariage, que Napoléon conclut avec l’archiduchesse autrichienne Marie-Louise, pour s’offrir la consécration de légitimité dynastique à lui-même, le parvenu social, le « Lieutenant sur le trône impérial », à laquelle il avait ardemment aspiré, fut le premier signal officiel de son détournement de la Russie. Entre temps, le tsar faisait progressivement un croc-en-jambe au blocus continental et bloquait de son côté le commerce des marchandises française. Une crise économique européenne, suscitée par la politique commerciale isolationniste de la France, fut la configuration extérieure de la confrontation politique qui se préparait irrésistiblement depuis 1807.  

 

Aiguillonné par des conseillers clairvoyants, comme le baron von Stein, interdit de séjour en Prusse, qui avait trouvé exil en Russie ; renforcé par la suggestion du prince de Talleyrand, ministre des affaires étrangères de Napoléon, un éternel intriguant, que son souverain tempétueux avait toujours angoissé, Alexandre fit doucement avancer, mais sans interruption, la solution diplomatique de la France. Napoléon réagit. Après que son épouse autrichienne avait accouché en 1811 d’un fils, auquel l’empereur, sur le modèle de l’antique tradition impériale allemande, octroya le titre de « Roi de Rome », ses ambitions dynastiques semblaient assurées. Lui, qui s’était élevé d’empereur-soldat à monarque légitime, qui voulait érigé un grand empire européen sous le revêtement d’une solidité et universalité monarchiques, avait désormais un successeur et se trouvait prêt pour sa nouvelle campagne. Cette fois-ci il marcherait contre la Russie, dans l’est sinistre et terrible. La soumission de celle-ci lui ouvrirait l’accès à l’Asie du sud, en menaçant ainsi, au passage, les réserves coloniales de l’Angleterre et en achevant la compacité de la politique commerciale du continent.

 

Ce qui arriva alors, est autant ancré jusqu’à aujourd’hui dans la mémoire culturelle de l’Europe que sinon,la seconde Guerre mondiale et la domination d’Hitler. L’entrée dans la vaste contrée russe, qui à l’encontre d’une opinion courante, coûta d’énormes pertes à l’armée française dès le début déjà — dans laquelle servaient des soldats racolés originaires des pays soumis, Allemands, Italiens, Slaves, à hauteur de la moitié de son effectif ; les grandes batailles sanglantes aux chiffres de morts inconnus jusqu’à aujourd’hui ; la prise de Moscou, qui de triomphe vira à la tragi-comédie, parce que la ville, abandonnée du tsar et de son gouvernement, fut incendiée sur ordre de son commandant, le général Rostopchine ; enfin la difficile retraite au travers des rigueurs glaciales de l’hiver avec son point culminant et épique, le passage de la Bérézina, le 27 novembre 1812, alors que les Cosaques russes se ruaient sur des régiments français déjà complètement décimés, épuisés à mort et leurs causaient des pertes incroyables, finalement le retour en Europe centrale, dans la Pologne sous occupation française, qui trouva son expression emblématique dans les paroles légendaires que le Maréchal Ney prononça dans une maison bourgeoise enneigée de Gumbinnen en Prusse orientale, alors qu’on ne reconnaissait pas celui qui y entrait : « Je suis l’arrière-garde de la Grande Armée. »

 

L’aventure de Napoléon en Russie passa par le chas de l’aiguille de la littérature et du film dans le souvenir même de ceux qui sont les moins érudits et les moins politisés. Léon Tolstoï l’a livrée à la postérité dans son roman Guerre et paix, des adaptations cinématographiques hollywoodiennes gigantesques la rendirent immortelle. Charles Boyer, qui dans Conquest (1937), imploré en vain par une Greta Garbo envoûtante et réticente, se précipite dans l’aventure russe et revient chez lui en homme brisé ; le jeune Mel Ferrer qui, dans l’épopée mise à l’écran par King Vidor dans les années 50, en tant que fringuant officier de la garde russe, conduit ses troupes à la bataille de Borodino ; l’adaptation en quatre parties de Sergei Bondartschuk dans les années 60 a durablement marqué les mémoires et pas seulement chez les cinéastes. Le fatal manque d’organisation de toute la campagne — qui commença en juin, et donc beaucoup trop tardivement dans la saison, eu égard à l’irruption précoce de l’hiver russe — ; le fait que les troupes non-françaises, contraintes ne s’y engagèrent pas de bon cœur ; et tandis qu’aussi le peuple français, quoique enivré par la figure impériale resplendissante de son guide et, comme toujours, assoiffé de nouvelle gloire, geignait intérieurement sous la pression des impôts et du régime rigoureusement dictatorial de Napoléon : tout cela ne fut nonobstant pas en mesure, comme toujours dans l’histoire, d’entraver cette entreprise emblématique qui fit époque, laquelle ne semblait pas avoir été concoctée d’une quelconque manière sur cette planète.  

 

Des décennies plus tard, des grenadiers français vétérans se rengorgeaient encore dans leurs souvenirs de la campagne de Russie — sans se laisser déconcerter par la paix et le bien-être modeste de phase de la Restauration, après la chute de Napoléon en 1814/15 — une campagne qui leur avait pourtant apporté une souffrance si indicible, des privations et des expériences morales si épouvantables. Ce qui valait pour eux, c’était ce qu’André Maurois, dans sa biographie de Napoléon, constata, avec un enthousiasme passionné, mais non moins dénué d’inéxactitude : « Jamais l’Armée française n’a oublié le bicorne, la vareuse grise, derrière laquelle elle avait vaincu tous les rois de l’Europe et porté le drapeau tricolore jusqu’à Moscou. » Cela passa dans le souvenir des peuples, déjà au travers d’une expérience immédiate et non plus depuis longtemps autour de concept politique ; au contraire, autour de cette aura qui se situe au-dessus de l’universel, autour de la geste d’Alexandre de la conquête du monde, de faire exploser les frontières pour sortir de l’étroitesse étouffante de la politique des puissances européennes, dans la sphère irréelle d’une expansion, qui ne voulait reconnaître aucunes frontières sur la Terre.

 

En réalité Moscou était bel et bien la frontière. Napoléon succomba, comme tant d’autres grands capitaines avant et après lui, à l’illusion que la possession de la capitale étrangère signifierait déjà la victoire. Effectivement, le gros des troupes russes séjourna dans l’arrière-pays, mené de manière circonspecte par leur maréchal Koutousov, un vieux grognard inculte, dont le fin instinct guerrier, enrichi par une fervente religiosité orthodoxe, se concrétisa néanmoins dans la juste estimation que l’on devait laisser simplement Napoléon dans Moscou, en le confinant au bord de ses ressources personnelles et matérielles, alors il s’en retournerait de lui-même chez lui. 

 

Un signe avant-coureur d’avertissement fut l’entretien avec le général russe Balachov, que le tsar avait dépêché auprès de Napoléon, comme émissaire, au commencement des actions militaires. Alors que le Français lui demandait avec son mordant impétueux quelle route mène au plus vite à Moscou, le Russe lui répondit : « Sire, tous les chemins mènent à Rome », et il ajouta : « On peut parvenir à Moscou par  plusieurs routes. Charles XII, par exemple, marcha par Poltava. »

 

C’était une véritable gifle. Car Charles XII, le jeune roi de Suède, qui dans la Guerre du Nord, au début du 18ème siècle, affronta le tsar Pierre le Grand, y fut défait à mort en 1709, après une longue série de victoires ininterrompue. Napoléon mit dans sa poche ce soufflet verbal, mais il était prévenu. Près de Borodino, il remporta, le 7 septembre 1812, sa victoire la plus difficile, encourageant les soldats, au moment où le champ de bataille s’éclairait à l’aube aux premiers rayons du Soleil, par cette phrase devenu proverbe : « Voilà le Soleil d’Austerlitz ! » En cette ville de Moravie, en décembre 1805 ; il avait encore glorieusement frappé une armé austro-russe, à la bataille des trois empereurs, comme on l’a appelée, laquelle devint le mythe fondateur du jeune empire français et l’est restée encore jusqu’à aujourd’hui.

 

Pourtant l’histoire ne se répète pas. Borodino fut tactiquement une victoire, stratégiquement se fut un pat : l’armée russe resta intacte, la route de Moscou fut certes libre, mais l’objectif lui-même, précisément la capitale russe, avait perdu toute son importance pour remporter la décision de l’expédition militaire. Une ultime fois, Napoléon le conquérant s’était dépensé au-delà de toute mesure ; désormais depuis la retraite de Moscou, à l’automne 1812, il ne mena plus que des combats de retraite. À la Saint Sylvestre 1812 — alors que les Français s’étaient alors depuis longtemps ré-infiltrés vers l’Ouest — le général v. Yorck, de mauvaise grâce commandant du corps auxiliaire prussien, car il avait dû combattre contre la Russie sous Napoléon, conclut la convention de Tauroggen et se plaça officiellement du côté russe. Au début de 1813, son roi, Frédéric-Guillaume III, agréa après coup cet acte d’insubordination et déclara la guerre à la France. En août, l’Autriche rallia la coalition qui engloba finalement tous les souverains des États européens. En avril, les monarques coalisés de Russie, d’Autriche et de Prusse entrèrent dans Paris. Napoléon dut abdiquer et partir une première fois en exil sur l’île d’Elbe. Son étoile avait sombré et aussi l’intermezzo des « cents jours » : le retour en France en mars 1815, la ré-appropriation du pouvoir, la mise sur pied hâtive de nouvelles troupes, ne purent inverser la roue de l’histoire : près de Waterloo en Belgique, le 18 juin 1815, presque trois ans jour pour jour après le déclenchement de l’expédition russe, Napoléon mena son ultime bataille. C’était son déclin définitif.

 

La personnalité historique de Napoléon, malgré un flot de publications, malgré une quantité sans pareille d’adaptations littéraires et fictionnelles, est jusqu’à aujourd’hui restée peu claire quant à son rayonnement. Le bon mot canonique de Heinrich Heine, selon lequel « Napoléon n’est pas du bois duquel on fait des rois », mais serait au contraire « du marbre dont on fait des Dieux » ; a encore rendu plus difficile la clarification de sa place historique. Avec les rois français, avec Frédéric le Prussien, avec Cromwell et Bismarck, on sait vraiment bien à quoi s’en tenir ; la dimension humaine déchirée et, avec cela, très triviale de leur nature politique, reste chez eux tous bien ouverte. Il n’en est pas ainsi avec Napoléon. Ce qui reste ouvert en lui, ce n’est rien que de l’énergie pure, rien que la pure violence de son action, l’éternel talonnement, l’activité propulsive tempétueuse vers l’avant, qui le mena de campagne en campagne et qui le laissa apparaître dans toute activité, dans toute configuration et projet pourtant si remarquablement surnaturel(le), étrangement sans et hors monde, si insaisissable. Cela se modifie si l’on jette un coup d’œil sur son activité, son actionnisme fébrile même. Cette actionnisme, ce tumulte et cette effervescence à créer sans cesse quelque chose de neuf, d’ouvrir sans cesse de nouvelles portes, sans jamais parvenir au calme et toujours s’efforcer vers de nouveaux rivages  — en lui se reflétait ainsi de manière emblématique l’essence de l’Europe et l’esprit de la Renaissance européenne : le rêve copernicien de l’arpentage du monde et l’imagination cartésienne de sa détermination et mise en articulation rationnelles sans bornes ; l’attirance toxicomaniaque des pôles les plus extrêmes, la furieuse nature amoureuse dans le mouvement. Que Napoléon ne connut aucun objectif personnel ; qu’au contraire le mouvement, l’écoulement torrentueux et vif vers le toujours-plus-loin, était de-ne-jamais-être son objectif propre : à  la campagne de Russie, cela devint en effet évident comme nulle part ailleurs sinon dans son parcours politique. C’était l’énergie d’une inconsistance pure et désintéressée, la « furie de volatilisation » incarnée, dont parla Hegel, son grand philosophe contemporain et admirateur ardent, dans la Phénoménologie de l’esprit qui parut précisément en 1806, l’année de la campagne de Prusse ; cette année-là, où Napoléon et Alexandre de Russie se firent face pour le première fois comme adversaires pour l’hégémonie en Europe.

 

C’est pourquoi il fut aussi « le dernier conquérant », comme le caractérisa l’historien de l’art Ernst Gombrich dans sa légendaire Brève histoire du monde pour jeunes lecteurs. Le suffrage semblait advenir trop tôt pour plus d’un, car l’ouvrage de Gombrich parut en 1935, et donc quatre années avant qu’Hitler ne se disposât, par surprise, à suivre les traces de Napoléon en Pologne en voulant pareillement assujettir toute l’Europe. Pourtant celle-ci dernière sépare plus Napoléon et Hitler qu’elle ne les relie. Mais que tous deux échouèrent militairement et précisément aussi politiquement dans un grand projet de conquête de l’espace russe, ce n’est pas là un hasard, bien au contraire, cela jette une lumière sur les grandes lignes historiques en défrichage pour les temps modernes.

 

Tous les royaumes européens qui s’étendirent au-delà des frontières du continent, avaient été des empires commerciaux et non pas des États autoritaires. Même le Portugal, l’Espagne et l’Angleterre, qui érigèrent des empires mondiaux, l’un après l’autre, aux 14ème, 15ème et 16ème siècles, — le royaume d’Angleterre dominait le quart de la surface terrestre — ne furent jamais en priorité des souverains politiques, mais au contraire des souverains économiques ; présence militaire et organisation administrative servaient la promotion économique dans les provinces se trouvant à exploiter, et pas l’inverse. La France, le pays fondateur de l’étatisme européen, formait une exception. Sa politique extérieure, autrement que celle de sa grande concurrente l’Angleterre, était encore orientée au 18ème siècle sur l’arrondissement et la consolidation de sa propre position territoriale sur le continent ; ces possessions d’outre-mer n’eurent jamais dans l’ancien régime l’importance qu’elles devaient acquérir par la suite, au 19ème siècle. La France, le pays des rois très chrétiens, la puissance protectrice de l’Église romaine, se trouvait culturellement, économiquement, juridiquement et politiquement dans la tradition de l’empire romain. Une conquête de pays étrangers pour l’amour de la conquête n’y jouait un rôle, en tant qu’impulsion de politique extérieure, sauf à partir du début de la Renaissance ; et aussi par la suite originellement seulement en tant que réflexe à l’encerclement de la France, perçu comme une menace, par l’Espagne et l’Allemagne, qui depuis 1516 étaient toutes deux gouvernées par les Habsbourg. L’offensive extérieure, au sein d’une politique qui aime la pompe et encourage le bien-être de l’absolutisme français entre 1500 et 1789, avait pris naissance à partir d’un réflexe de défense contre l’accession au pouvoir par des seigneurs non français. 

 

Lorsqu’en 1799, Napoléon Bonaparte s’empara du pouvoir par le coup d’état du 18 brumaire, la Révolution française avait tout juste une décennie. Sa dimension historique spirituelle et sociale a été exposée à d’innombrables reprises et éclairée de façon multiple. Napoléon, comme il ne devait plus que se nommer ainsi, après son auto-élévation au rang d’empereur en 1804, se trouvait sans aucun doute sous l’impulsion de la Révolution. Idéologiquement, pourtant, originaire  de la noblesse corse, il était un enfant de l’absolutisme des Lumières et de l’ancien régimeavec son imagination martelée et séculaire de conquête du monde et de l’empire mondial. Ses mœurs n’étaient pas ceux d’un technocrate ou bien d’un idéologue bourgeois — idéologiste était l’injure favorite, par laquelle Napoléon traitait par ailleurs l’opposition intellectuelle en France autour de madame de Staël et de François-René de Chateaubriand — ; au contraire, ses mœurs étaient ceux d’un roi militaire européen né sur le tard avec toutes les allures guerrières, amoureuses et de bel-esprit des Seigneurs d’autrefois. On ne s’est pas trompé en voyant en Bonaparte, un mélange étrange de teinte méridionale, de Louis XIV et de Frédéric le Grand, de ces deux monarques qui dans leur abrupte opposition d’aura ont portant mesuré, de manière exemplaire, la tension immense de l’écart béant entre la réalisation monarchique de soi et celle du monde dans l’éon reliant la Guerre de trente ans à la Révolution française. Pourtant il était justement aussi plus que ce mélange. Si les deux autres furent de grands monarques de l’époque pré-moderne de l’Europe occidentale, qui en étaient arrivés à la quiétude à un moment quelconque de leur vie, ils s’étaient dispersés et empêtrés dans leurs guerres territoriales et en avaient tiré la conclusion, l’un plus tôt, l’autre plus tard, de se retirer pour la préservation de ce qui avait été ainsi péniblement acquis et de donner finalement la préférence à une vie de quiétude, par rapport à une vie éternellement tempétueuse, sans consistance sous une mise en péril infinie : ainsi le penser de Napoléon en resta-t-il, toute sa vie durant — et jusqu’à l’extrême et amère fin de l’ouragan — attaché au mouvement et à l’agitation continuelle. Il voulait être Alexandre, et c’est la route d’Alexandre qu’il embrassa idéellement et géographiquement, comme le reconnut aussi Sören Kierkegaard, parmi d’autres signes dogmatiques précurseurs :

« La campagne de Napoléon prit une direction opposée à celle de Muhammad, mais dans les mêmes contrées. Muhammad d’est en ouest, Napoléon d’ouest en est. »

 

Sur cette voie pourtant il devait échouer. De lui-même, d’un enfant des Lumières, du désenchantement du monde, provient cette phrase : « Au moment où Alexandre proclama être le fils du Dieu Amon, tous le crurent jusqu’au philosophe Aristote ; si moi, je disais cela, la dernière marchande parisienne s’en gausserait. » L’époque des grandes idées, auxquelles on pouvait encore s’abandonner orgueilleusement et sans ratiociner au croire et au faire, était passée, au plus tard avec la Révolution, par laquelle Bonaparte, en tant qu’exécuteur testamentaire et avant tout en tant que profiteur, en effet, avait fait autrefois son apparition sur la scène politique. Napoléon, jusqu’aujourd’hui pionnier des temps modernes, considéré comme le père de l’organisation rationnelle de l’État, des droits fondamentaux de liberté, du progrès, était un être arrivé en retard, un être arrivé trop tard.

 

« Je suis une parcelle de rocher, lancée dans l’espace », avait dit l’empereur. C’est la vision de soi et du monde de l’être humain de la Renaissance précoce, du cartésien qui est en quête et doute, laquelle se voit ici virilement drapée dans l’aventurier faustien. C’est une déclaration foncièrement mélancolique, désarmée et désespérée. Elle eût pu provenir d’un Frédéric de Prusse, ce bel-esprit sanguinaire et mélancolique sur ce trône que Napoléon — qui parlait de plus des Allemands et des Prussiens, volontiers avec un mépris condescendant — eut en vue comme un exemple toute sa vie durant. Pourtant à Napoléon, à celui qui s’était élevé, au parvenu originaire de Méditerranée, fut ménagé le fait de vivre à fond cette vision : la passion européenne primordiale pour la limitation à l’existence insulaire, l’aspiration ardente et consumante à faire exploser les frontières, à la transgression vers la transcendance dans l’extrême politique. Ce rêve plein de mélancolie, cultivé avec crainte par les Grecs et les Romains antiques : voguer au-delà des Colonnes d’Hercules dans l’océan lointain sans limites : Napoléon se mit en devoir de le réaliser en vrai, avec les moyens les plus modernes, en rassemblant toutes les forces que l’art étatique que l’ancien régime lui avait laissées et en exploitant à fond toutes les énergies émotionnelles que la Révolution de 1789 avait déchaînées.

 

Transgression, transcendance : ce topo archétype du penser européen qui, après le sommeil médiéval de la Belle au bois dormant revint tout d’un coup à la conscience des Européens et ne leur laissa dès lors plus aucune minute de répit depuis, ce fut le grand rêve, le grand projet de Napoléon Bonaparte. Il s’y consacra, sans pitié, en tirant profit de lui-même et de tous les autres ; et à ce rêve il se brisa après d’épouvantables efforts, que l’on n’avait plus connus sur les théâtres de guerre européens depuis la Guerre de trente ans et qui devaient ne se répéter que dans l’apocalypse des Guerres mondiales. L’échec de Napoléon mit un point final au romantisme politique que les monarques de l’époque pré-révolutionnaire avaientt toujours cultivé, quand bien même discrètement et en cachette : à l’instar de celui des héros d’Homère, de celui d’Achille et de l’Odyssée et en brisant toutes barrières, dans la passion et la victoire, dans la transgression et l’application à se créer un monde au sein de la prise de possession du monde lui-même : le monde que l’on avait intérieurement perdu, par l’abolition des antiques axiomes de foi, par la perte de Dieu, dont Hegel, juste à ce moment-là, écrivait qu’il était « mort ». L’âme de Napoléon, dans laquelle, ici très semblable à Hitler, il ne laissa jamais personne regarder : qu’il tenta encore de masquer soigneusement dans les écrits qu’il laissa, le Mémorial de Saint Hélène, était l’âme d’un apatride, d’un expulsé d’une île, qui devait se sentir toute sa vie durant comme un îlot abandonné, flottant dans le monde comme en Europe, sur un océan — dans une vacuité indicible, qui absorbait et éjectait son contenu de vie et pour l’amour de cette expulsion, il s’engagea sur la voie politique.

 

Conséquemment ce chemin s’acheva justement dans une île. Bien loi de l’Europe, sur Saint Hélène, au large de la côte occidentale de l’Afrique. Hélène — ainsi s’appelait la princesse spartiate qui, chez Homère, fut ravie par Paris et en ayant voulu aller la rechercher, les Grecs commencèrent la Guerre de Troie, la première campagne orientale que transmirent les mythes occidentaux. Chez Homère cette campagne s’acheva, certes, par la victoire et avec l’incendie qui ravagea Troie ; mais aussi les Grecs, rentrant dans leurs foyers, ne connurent plus jamais le repos. Leurs autels domestiques leur étaient devenus étrangers, l’expérience d’une guerre de dix ans, l’agitation continuelle de l’existence du siège les avaient éloignés de leur patrie, voire pour toujours, de l’aura même de la qualité d’amour du pays natal, sans qu’ils eussent jamais retrouvé une nouvelle patrie, un nouveau monde, hors de chez eux. Le calme et l’intégralité de l’existence civique étaient perdus, pour toujours. Justement cette civilité et cette quiétude Napoléon avait voulu les restaurer, s’il avait pu se retenir d’une erreur historique pour la Révolution de monter sur le trône impérial. Ce fut inutile. La multiplicité et l’indétermination de l’être-dans-le-monde se laisse peut-être charmer par l’amour ; sûrement pas par la politique. Napoléon, ce grand érotomane de la politique, ce Don Juan sur son destrier, l’a tentée et avec cela il a échoué de manière grandiose et misérable.

Tout âtre humain est pourtant complètement seul — cette déclaration cardinale de Proust — du Napoléon de la littérature française — qui se trouve au centre textuel et herméneutique de son grand cycle de roman À la recherche du temps perdu, Napoléon l’a suivie par l’esprit sur son propre corps. Elle décrit aussi la disposition de base de l’époque post-napoléonienne, l’énorme nostalgie qui se répandit parmi les écrivains et artistes du Romantisme, lequel parvint alors seulement, après Waterloo, à son plein épanouissement et amena tant d’existences manquées, tant d’incapacité à vivre et absence d’amour comme par le suite encore seulement la première Guerre mondiale. Byron, Schelley, Leopardi, Balzac et Flaubert, et aussi Eichendorff et même Heine relèvent, dans cette ligue des désillusionnés, de l’être humain réalisé inapte.

 

Le plus grand admirateur littéraire de Napoléon, Stendhal, a créé son portrait craché de petit bourgeois quant à son image : Julien Sorel, le héros du Rouge et le noir, lequel en tant que jeune homme impressionné par l’éclat de sa réputation et de l’enivrement de son activité, lit son Mémorial ; pourtant il ne peut pas faire comme lui, parce que sa vie est celle d’un bourgeois et que la bourgeoisie ne tient aucun espace à disposition pour le déploiement de cette énergie furieuse, supra-terrestre, qui sommeille au cœur de l’être humain et qui chez Napoléon a été déployée dans ce monde-ci, un monde à l’étroit, de l’indétermination et de l’opacité. Julien tire à la fin sur madame de Rênal, sa première maîtresse maternelle qui avait voulu aller le chercher lui, le jeune homme perdu dans le monde, dans la vie ; pourtant il ne s’était pas laissé envoyé chercher, car l’amour ne pouvait pas lui donner ce qu’il promettait : la satisfaction définitive, le repos éternel, semblable à la mort après le grand ouragan consumant tout, épuisant tout. Car « ce n’est plus le temps des guerres et des épopées », comme Thomas Mann le fait dire à Goethe dans Lotte à Weimar, un roman qui se déroule justement à cette époque-là. Et il eût pu rajouter aussi : ce temps n’a jamais existé. C’est un temps rêvé, non pas vécu, un temps sans temps ; une époque feinte, qui n’existait déjà plus du temps des Grecs que Frédéric, dans son aventure silésienne, avait provoquée en vain et que Napoléon, ne put restaurer.

 

Le temps, personne ne peut le produire et personne ne peut le surmonter. Son surmontement n’est qu’apparent. Au moment où l’empereur, pendant les négociations de paix de 1807, apprit le changement sur le trône d’Espagne, qui mettait en danger sa position européenne, et alors qu’il demandait au général Rapp à quelle distance on était de Cadiz, ici à Danzig, celui-ci lui répondit laconiquement : « Trop loin, Sire. » C’était une effronterie discourtoise, mais c’était la vérité : Napoléon, dont la vie fut un seul et unique rêve de transgression des frontières du temps, échoua en cela dans ce projet impossible à rendre vrai, selon le mode de transgression des frontières simplement spatiales. Il n’y a pas de « bout du monde ». Son but, comme celui de tout être humain, il eût dû le poser en lui-même ; pour cela nonobstant il fallait se calmer en lui-même, découvrir en lui-même le monde, qu’il ne découvrit point à l’extérieur, qu’il tenta de remplir avec des contentions d’énergie toujours nouvelles et des productions de violence avec couleur et stature, comme un toxicomane dans l’ivresse jouissive de sa drogue — pour ce faire, cet homme énergique n’était pas assez fort.

 

En vérité, il avait été plus faible que le dernier de ses grenadiers ; il se peut qu’il ait reformé la France, inspiré l’Europe avec ses idées : mais il ne s’est pas trouvé lui-même. Sa vie avait été une unique marche forcée ; le repos vint sur l’îlot rocheux abandonné devant l’Afrique, bien loin de l’Europe, cette région-là, qui pour lui, dans sa profonde et triste absence au monde, comme tant d’autres grands Européens sur le Trône ou bien à la table de travail, avait pourtant été toujours trop exiguë.

(Traduction: Daniel Kmiecik)


Image:  Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard.  Jacques-Louis David, 1801.  

 

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Textes en français

Le grand Chambardement. Frédéric le Grand et l’année 1763 qui démarqua deux époques

Dans notre époques de jubilés jubilatoires, une date a étonnamment peu retenu l’attention : la paix de Hubertusburg, par laquelle il y a 250 ans, en 1763, la Guerre de sept prit fin. S’acheva alors, non seulement la lutte d’affirmation de soi de la Prusse et de son grand roi, et la confrontation entre l’Angleterre et la France pour la domination des colonies et sur les océans : non, ce fut une époque toute entière qui prit fin. Une nouvelle commença, à l’ombre de laquelle nous nous trouvons encore et toujours aujourd’hui. Dans ce quart de millénaire entre 1763 et 2013, le monde s’est radicalement plus transformé que dans tous les siècles précédents : les fondements de l’État moderne furent déposés ainsi que les fondements de l’économie moderne, de notre penser, de notre morale et de notre religion. L’année 1763 donne le signal de la fin des temps modernes ; 1763 est le commencement avancé du modernisme. Parmi tous les jubilés qui furent entamés l’année passée, celui-ci est véritablement important et décisif.

Cela commença de façon relativement anodine et romantique : le 30 mars 1763, Frédéric II, roi de Prusse, revient enfin, après 7 années de guerre dans sa capitale Berlin. Lorsqu’il arriva aux remparts de la ville et que les magistrats lui proposèrent de monter dans le carrosse de luxe préparé à son intention, pour aller à la rencontre et recevoir les hommages du peuple en liesse, il refusa. Frédéric souhait être tout seul ce jour-là. Son biographe, Franz Kugler, en a rapporté la scène mémorable :

« On raconte que Frédéric, peu après son arrivée, s’est rendu à Charlottenburg et a ordonné aux musiciens et chanteurs qu’il y avait pareillement disposés, d’exécuter le te deum de Graun dans la chapelle du château. À une telle disposition, on eût envisagé l’apparition de toute la cour. Mais le roi est entré dans la chapelle sans être accompagné, s’est assis, a donné le signal du début. Lorsque les voix entonnèrent le chant de louange, il a plongé son visage dans ses mains et il s’est mis à pleurer. »

Au commencement du modernisme, se trouvait la mélancolie. Au commencement du progrès, se trouvait la résignation. Frédéric, qui était comme tant d’autres, quelqu’un de profondément divisé, ayant une relation intime à Dieu, d’une part, mais aussi à la vie, d’autre part, eût pu être heureux et satisfait de ce qu’il venait d’atteindre dans la guerre de sept ans, par sa propre performance tout comme par chance ; il n’en fut pas ainsi. En cet instant, il ne fut pas autrement qu’un jeune homme avancé en âge, trop abattu par son isolement, qui avait été le prix de sa réputation et de sa puissance. Il fut au plus tard, dès cet instant, un être humain malheureux.
Pourtant l’histoire n’eut aucun égard quant au bonheur privé de quelqu’un d’aussi déchiré en lui. De fait par sa victoire, Frédéric avait donné le branle à l’évolution, dans le courant de laquelle nous nous trouvons encore maintenant. La Russie, qui avait changé de bord dans l’alliance et, de ce fait, assuré la survie de la Prusse, entra dans le cercle des grandes puissances européennes. L’Allemagne passa, quand bien même sous la forme prussienne, de la situation de ballon du jeu, en joueuse décisive de la politique européenne qu’elle a finalement atteint, sous le gouvernement de Mme Merkel, quand bien même aussi par des détours. Les colonies britanniques en Amérique avaient pris tellement conscience d’elles-mêmes, par leur engagement qu’elles avaient assumé pour leur terre natale en lutte contre la France, qu’elles exigèrent dix ans plus tard l’indépendance et l’atteignirent aussi. Et en France, les répercussions économiques et politiques de la double défaite furent d’une telle sorte que la révolution ne fut plus dès lors qu’une question de temps. Tout cela fut les conséquences directes de la guerre de sept ans.
Il ne nous échoit pas facilement, aujourd’hui, de nous représenter que les racines de notre époque sont censées reposer dans une époque qui nous semble, non seulement formellement, mais au contraire, dont le monde vivant nous semble aussi lointain que celui du Moyen-Âge, voire même de l’Antiquité. Et lorsqu’on considère la vie quotidienne, alors le monde occidental, en 1763, en était encore resté en effet si profondément enfoui au Moyen-Âge. Et pourtant ce fut justement l’année de naissance indirecte de l’industrialisation. L’Angleterre était alors la puissance mondiale numéro 1 et seulement six années plus tard, exactement 200 ans avant l’alunage, la machine à vapeur fut découverte, base de l’économie et du bien être modernes.
Effectivement, les racines de notre monde actuel remontent à cette année-là. Frédéric, qui ne put résoudre toute sa vie la contradiction entre introversion et extraversion, entre négation au monde et affirmation au monde, entre progrès et stagnation, mais demeura au contraire dans le déchirement, devint, avec son action politique et sa figure spirituelle, comme le prince éclairé aimant la liberté le moteur du développement moderne. Lorsqu’il s’assit à califourchon, selon les paroles de Jacob Burckhardt, sur la ligne de séparant entre deux époques, et mourut en 1786 au château de Sans-soucis, trois ans passèrent encore avant qu’éclatât la révolution en France, dans laquelle pour la première fois, le peuple in corpore, réussit à articuler sa volonté : pour préciser, il voulut prendre part au bien-être, qui était principalement la base d’une vie remplie dans l’en-deçà. It’s the economy, stupide: ces paroles de l’ère Clinton dans les années 1990, pourraient tout aussi bien servir de précepte pour les 15 années séparant 1774, le commencement de la guerre d’indépendance américaine, de 1789, l’année où éclata la Révolution française.

La Guerre de sept ans : du conflit régional au conflit mondial
Dans la topographie des dates, 1763 prend une position-clef remarquable. Cinquante ans la séparent de 1813, l’année de l’affranchissement de Napoléon, l’année de la bataille des Nations ; cent ans de 1863 — alors que Otto von Bismarck devint durant un an le ministre président de Prusse ; cent-cinquante ans de 1913, la dernière année des temps modernes ; deux cents ans finalement de 1963, l’année où Kennedy fut assassiné — un meurtre, qui devait disposer favorablement les dieux, lors de laquelle la Guerre froide ne dégénéra finalement pas dans l’Apocalypse, que le monde entier attendait alors dans l’angoisse d’année en année. L’année 1763 — lors de laquelle dans le petit château de chasse d’Hubertusburg, de la petite cour de Saxes, entre les deux contractants grugés, Prusse et Autriche, entre l’impératrice et le roi, la paix longtemps espérée fut conclue — se dévoile maintenant, sous un regard rétrospectif éloigné de deux siècle et demi, comme l’année de référence, le point d’angle, duquel l’histoire du monde devait prendre un autre cours nouveau.
La Guerre de sept ans fait saillie sur la série interminable d’affrontements guerriers qui caractérise l’histoire européenne jusque 1945, dans la mesure où ici la guerre de cabinet et les confrontations de politiques mondiales s’unirent entre elles. Car la troisième guerre engagée pour la Silésie, ne fut tout d’abord rien d’autre que la tentative de l’Autriche, sous son impératrice Marie-Thérèse, de reconquérir la province que Frédéric lui avait dérobée, attirant en même temps dans l’affaire le concurrent menaçant du Nord, au rang classique de troisième puissance. Par « le renversement des coalitions » de 1756, au moment où la France, s’allia avec son ancien ennemi héréditaire l’Autriche, mais que l’Angleterre s’allia avec la jeune Prusse, le conflit régional devint un conflit mondial. Dès le début, la France se trouvait en position la plus faible, car le fait qu’elle était une puissance continentale et militaire et économique engagée sur le continent, amoindrit considérablement son espace de jeu international. L’Angleterre était depuis les jours de sa reine vierge Élizabeth, depuis les jours de Francis Drake, ce chevalier pillard des océans, la puissance commerciale imbattable numéro 1.
La Prusse-Brandebourg se retrouva de nouveau au début de la Guerre de sept ans, dans la phase haute de sa consolidation politique intérieure et extérieure. Ce qu’elle était devenue au long des cent dernières années, elle le devait à la pure volonté de ses quatre monarques qui l’avaient gouvernée jusque là. Frédéric était à présent au pouvoir, le second portant le prénom de son grand-père Frédéric Ier, qui en 1701 par habileté diplomatique, avait apporté la couronne à la Prusse. Frédéric II était possédé par l’ambition de se faire un nom dans l’histoire mondiale, et il était rempli d’une énergie de volonté indomptable, dont le contrefort se trouvait dans son individualisme libéral, extraordinairement moderne. En deux guerres brèves et rapides, il avait arraché la Silésie, une riche province, et il en avait pris possession puis l’avait défendue contre Marie-Thérèse. La troisième guerre, qui avait été longuement préparée depuis la fin de la seconde, avant d’éclater en 1756, il ne l’avait pas voulue, tant il était devenu principalement dépourvu d’ambition en politique extérieure, voire même apathique. Il dut y être poussé dedans par les circonstances : Frédéric avait beau encore vouloir si souvent protester qu’il était saturé ; qu’il ne convoitait plus de nouvelles conquêtes ; qu’il pensait vivre en coexistence pacifique avec les autres puissances européennes : on ne le crut point du tout. On voyait en lui une menace, un révolutionnaire, qui menaçait d’entraîner toute l’Europe dans le tourbillon d’une évolution, qui ne serait pas inversable et qui signifierait la fin de tous les systèmes spirituels et politiques qui avaient été mis en place.
Cela fait partie des paradoxes les plus grands de l’histoire mondiale que la phase d’évolution décisive qui mena à notre présent, fut mise en branle par deux partenaire d’alliance qui ne pouvaient pas être des adversaires. Ici, l’Angleterre, qui n’était plus depuis longtemps une monarchie absolue, mais au contraire un État qui était gouverné par de riches commerçants et de grands propriétaires terriens ; là, la Prusse, une monarchie, avec un État très profondément éclairé et tolérant, en effet despotique, avec un roi au sommet, qui régnait par ordonnances de cabinet et qui était beaucoup plus dans l’antiquité, peut-être encore plus seyant au Moyen Âge que dans la médiocrité ennuyeuse du 18ème siècle. Encore un authentique roi, chef d’armée, qui était toujours en croupe et composa nonobstant 121 sonates pour flûte ; un homme de lettres sur le trône, un franc-maçon et un voyant spirituel, qui dissimulait sa spiritualité derrière des vers satiriques rimés et qui avait été élevé par un père féroce, au mépris absolu de soi.
Ce Frédéric se tint, toute sa vie durant, dans une remarquable rapport de scission à l’histoire : c’est-à-dire surtout avec l’historicité de l’être humain. Avec une partie de son âme il était resté au mieux dans une Aetas aurea fictive, une sphère anté-historique et en dehors de l’histoire, comme la chantait la lyrique bucolique des anciens et des nouveaux classiques, loin de toutes contraintes, loin de toutes dépendances et obligations. Mais l’autre partie brûlait de l’ardeur d’une soif d’action, du zèle de la gloire et des conquêtes, de confirmation de soi dans l’extrême guerrier. Aristote et Alexandre entraient dans cette tête chaude, quelque chose comme un prince antique et asexué, issu d’une famille noble originellement totalement insignifiante du Sud de l’Allemagne, un liaison extraordinaire. S’il n’en existât jamais, alors que deux âmes battaient dans sa poitrine.
Ce Frédéric, donc, s’allia, par la convention de Westminster en 1756, avec l’Angleterre, le plus riche et bien aussi le plus puissant État de la Terre, pour défendre sa possession silésienne. En l’espace de quelques mois, les rapports des coalitions s’étaient solidement établis : ici, la Prusse et l’Angleterre, là-bas l’Autriche, la France et la Russie, flanquées de deux plus petites puissances la Saxe et la Suède. De la coalition prusso-anglaise, prirent naissance les forces, qui devaient non seulement ordonner l’Europe et le monde, mais au encore, dans le jeu d’interactions à partir desquelles devait s’accomplir l’histoire du monde jusqu’en 1945. Ce furent les troupes anglaises et prussiennes, qui combattirent unies en 1787 dans le Nord de l’Allemagne, vainquirent Napoléon à Waterloo en 1815, et qui à l’époque de l’armement de la flotte, s’épièrent agressivement autour de 1900 et qui se heurtèrent finalement dans la bataille matérielle de la première Guerre mondiale.
La victoire de la Guerre de sept ans — on peut constater cela sobrement au-delà de toute formation de légende — aplanit le chemin de la Prusse vers le pouvoir de diriger et d’unir l’Allemagne. Frédéric, cela nous le savons, n’était en rien partisan de l’idée d’un État allemand unitaire, et cela eût été impensable alors à l’époque du Saint Empire Romain germanique, avec ses 300 territoires souverains. Mais la Prusse ne put ainsi échapper d’une façon ou d’une autre à sa tâche. Cent ans après seulement, le monde vit Otto von Bismarck, comme ministre président prussien fraîchement cuit, qui, avec autorité et astuce, fit avancer tambour battant l’unité allemande sous le roi de Prusse. L’Allemagne qui fut créée dans la guerre germano-française en 1871, était une Prusse-Allemagne, et Frédéric en avait posé la première pierre, assurément sans en avoir eu l’intention.

Les conséquences de la victoire prussienne
Ainsi, d’une presque défaite naquit — à la fin la Russie décida de changer de camp en faveur de celui prussien à longue vue l’Allemagne, qui devait seulement à l’avenir influencer le continent depuis le centre de l’Europe et ensuite le dominer. Mais d’un autre côté, la victoire de l’Angleterre sur la France devait entamer lentement sa descente. Car la victoire en Amérique donna d’abord aux colonies britanniques la conscience de soi pour s’insurger contre la mère patrie, au prix de réclamer sa résistance contre les Français, le droit à l’autodétermination et la gestion autonome. En 1763, et non pas en 1776, se situe donc l’année de naissance véritable de l’Indépendance américaine. La position de puissance dirigeante des USA, en tant que puissance menant le monde économiquement, puis par la suite, politiquement, prit naissance d’une scène de guerre, annexe coloniale d’une guerre de cabinet continentale européenne classique. Ici, la petite Prusse, que personne, sans son prince Frédéric, n’eût prise politiquement au sérieux par les grandes puissances; là-bas, la côte Est américaine, pour les Européens à demie sauvage, mais avec la conscience d’expédition des navigateurs et des colons, qui prirent prétexte de la dissension anglo-française, pour se décliqueter de la dépendance des constellations européennes et se frayer une troisième voie pour aller leur propre chemin.
Prusse et Amérique — cet attelage à deux, si singulier, si antithétique, se tint donc en 1763 au commencement d’une évolution globale, qui a, à présent, 250 ans d’âge. Par l’énergie de la Prusse, l’Europe sortit enfin de la contemplation médiévale pour se jeter dans l’activisme tendu du modernisme. On peut très bien se représenter vivement les trois effets extérieurs qu’eut la victoire de la Prusse.
Premièrement : l’Autriche, le premier État plurinational d’Europe, perdit sa position de puissance dirigeante en Europe centrale. L’Autriche, ce premier État-nations de l’histoire, cette protectrice de la résignation byzantine, un État, qui réunissait les cultures occidentale, slave et orientale, l’héritière légitime de l’Empire romain d’Orient, dont les souverains ne sont pas par hasard devenus les porteurs du titre d’empereur romain et qui l’étaient en série ininterrompue depuis le 15ème siècle, depuis la chute de Constantinople ; L’Autriche — plus exactement : le pays des Habsbourg, car c’était le produit d’une alliance territoriale dynastique sans forme constitutionnelle centrale — était dans sa multiplicité inorganisée — spirituelle, économique, sociale et aussi politique — une construction unique. Dans son caractère protéiforme scintillante, son singulier mélange de caractère provincial antique et d’un progressisme dynamique, elle formait le caractère de l’ancienne Europe, son héritage idéal antique et médiéval. L’esprit qui émanait de l’Autriche : cette opiniâtreté assurée, qui se sent à son aise chez les personnes âgées — cet esprit fut détruit par Frédéric avec une brutalité involontaire. À sa place surgit l’esprit fougueux du protestantisme, s’élançant en avant, remettant tout en question et culbutant tout sur son passage.
Deuxièmement : La Russie est appelée à entrer en scène. La montée de la Russie, non seulement comme membre reconnu du concert des puissances européenne, mais encore comme donnant le ton dans la politique européenne, date de 1763. Aussi longtemps qu’elle voulut anéantir la Prusse, elle resta sans succès. Mais, après le changement de camp dans l’alliance de 1762, il fut clair qu’on devrait désormais compter sur le gigantesque empire slave à l’Est. Frédéric, qui aima sa vie durant la culture française, le savoir-faire bourguignon (on ne doit jamais oublié qu’il avait des ancêtres hanovriens et néerlandais), était redevable de sa réflexion politique à une puissance qu’il méprisait du fond du cœur, qui lui était essentiellement étrangère, mais sans laquelle la Prusse n’était rien. Et ainsi la Russie devint donc la puissance protectrice de la Prusse et de l’Allemagne : en 1763, 1806 et 1913 et de nouveau dans la guerre d’unité bismarckienne, alors que le tsar Alexandre, à l’Est protégeait l’arrière de la Prusse. Même dans les deux Guerres mondiales, ce fut la Russie qui, une fois par sa défaite de 1917, ensuite par sa victoire de 1945, veilla à ce que l’Allemagne se maintînt. La puissance russe, aujourd’hui plus nettement présente que jamais, est un résultat de 1763, un résultat du combat de Frédéric pour l’autonomie, qui déborda dans une impulsion qui mit en branle et déclencha un bouleversement du monde qui devait changer définitivement.
Troisièmement : L’éveil de l’esprit du peuple français au moyen de la Révolution. Frédéric, lui-même souverain régional de la vieille école, un chevalier du trône à la française [en français dans le texte, ndt], n’était rien de plus étranger à l’esprit de la Révolution. Non pas à partir d’un manque de conscience sociale — il en avait même vraiment beaucoup et plus que la plupart de ses contemporains de classe : mais, au contraire, à partir d’une peur viscérale du changement, par horreur devant la confusion des sentiments et des systèmes, par amour du calme, de l’ordre paradisiaque, de l’harmonia caelestis. Frédéric aimait cela et ressentait avec le peuple ; mais il avait en aversion l’agitation, la désagrégation, à partir d’une qualité d’existence, marqué par le complexe d’Œdipe, tout comme aussi par conscience morale quiétiste. Et pourtant, c’est exactement ce Frédéric-là qui détruisit nolens volens, par son activité enflammée d’une activisme originellement remarquable à l’extérieur, dans le monde, la tranquillité romantique en Europe et il détruisit aussi l’équilibre intérieure de la nation française. Lorsque les troupes françaises revinrent au pays, après leur défaite de Rossbach, — c’était en 1757 — cela commença à émietter en France. La guerre avait encore une fois éreinter à l’extrême un pays, qui était riche, certes, mais constamment et lourdement endetté depuis Louis XIV ; dès lors on ne pouvait plus tirer sur la corde tendue de l’arc. La graine de la Révolution et son succès, fut mise en terre, lorsque le peuple, le Tiers État, trouva un allié dans la noblesse française, à qui l’échec dévastateur de la politique royale de puissance dans la Guerre de sept ans avait ôté ses dernières illusion sur l’absolutisme. La noblesse et une partie de la haute noblesse, et avant tout, la Maison d’Orléans, faisait partie des plus fervents admirateurs de Frédéric, le mordant, héroïque « margrave de Brandebourg » ; et ils comptèrent, trente ans plus tard parmi les alliés les plus importants de la sous-classe française en lutte pour la liberté et l’égalité. Lion Feuchtwanger a calqué, d’après modèle et avec un don d’intuition, dans son roman sur Rousseau Narrenweisheit [Sagesse de sot], l’interconnexion entre l’aristocratie française des Lumières et le peuple révolutionnaire.

Dé-délimitation[entgrenzun] vers l’Est et vers l’Ouest
Ainsi Frédéric de Prusse, le père-adolescent sur le trône, ce modèle efféminé d’un homme, ce fils maternel d’une mère paternelle, ce portrait craché d’un monarque, sans le vouloir, donna-t-il le coup de branle d’une triple révolution : politique, social et économique. Politique, par la fortification de l’Allemagne et en allant chercher la Russie dans la pentarchie. Sociale, par la mise à feu de l’idée révolutionnaire française. Mais économique, par l’alliance avec l’Angleterre, en faisant grandir indirectement l’indépendance de ce qui deviendrait les Etats-Unis, avec lesquels du reste il conclut une alliance en 1785, le premier de tous les monarques d’Europe. L’opposition russo-américaine, qui détermina le 20ème siècle, prit son départ de cette date et pareillement la démocratisation du monde, qui fut déclenchée en 1789, après que la royauté française, avec la défaite dans la Guerre de sept ans, fut en situation de banqueroute déclarée.
Tous les développements, qui ont marqué directement notre époque, se sont accomplis dans ce quart de millénaire qui va de 1763 à 2013 : la consolidation territoriale de l’Europe centrale, avec une Allemagne unie dominante ; la révolution industrielle ; la philosophie des Lumières ; le parlementarisme et la démocratisation, qui se sont emparés peu à peu de tous les États européens. Mais en même temps, 1763 signifia — et Frédéric en eu un pressentiment — l’adieu à la tranquillité et à la contemplation de la vieille Europe ; la perte du sentiment de sécurité dans la retraite du giron maternel de la foi, de la conscience religieuse aveugle dans le monde qui, depuis la christianisation de l’Europe, en partant de l’Antiquité et au travers des bourrasques du Moyen-Âge, avait plus ou moins valu sans interruption. En 1763, la vielle Europe commença à ne plus avoir de pays natal ; ce fut la date à partir de laquelle les Européens commencèrent à perdre le pays où ils étaient nés.
Le dé-délimitation territoriale, qui engagea avec cela l’ouverture des flancs atlantique et asiatique de l’Europe, provoqua aussi la dé-démarcation des émotions et de l’esprit. Il en est toujours ainsi, soit dans la vie personnelle humaine, soit dans la vie de l’humanité. Dans toute biographie d’Immanuel Kant, on peut lire que le climat d’ouverture aux Lumières de Königsberg, qui ressortait tant sur le reste de la Prusse, était en relation avec l’ouverture territoriale naturelle de la ville portuaire de Königsberg. Eh bien, c’est exactement dans cette situation que se retrouva alors l’Europe, en 1763 avec l’ouverture de ses flancs vers l’Ouest et vers l’Est. La Russie passait encore, sous Pierre le Grand (1672-1725), qui était issu d’une famille russe indigène, pour un pays barbare ; les personnes cultivées, comme Frédéric lui-même, l’évoquaient en faisant allusion à l’exil du poète Ovide dans l’époque impériale romaine « des « Gètes et des Sarmates ». Sous Pierre de Schleswig-Holstein-Gottorf (1728-1762), le troisième souverain de son nom, Pierre III, la Russie avança au rang de joueuse européenne acceptée. Dès lors tout conflit, jusqu’à notre époque, ne put être décidé sans les bonnes grâces de la Russie et l’Europe retrouva de nouveau pas à pas cette vieille unité eurasiatique, qui avait existé autrefois dans l’Antiquité et qui avait été perdue par la suite à cause de la séparation de Rome et de l’opposition chrétienne orient-Occident.
Ainsi de la même façon qu’à l’Est, l’Eurasie se retrouva de nouveau, il se produisit à l’Ouest, ce qu’on peut présumer comme l’ontologie des territoires de l’Atlantide. Par la Guerre de sept ans, l’Amérique, ce monstre singulier, étranger et terrible là-bas à l’Ouest, revint avec une grande force dans la conscience européenne de cette population nonchalante de fermiers autour de son clocher et son horizon d’Altesse Sérénissime. L’ancienne rupture entre Amérique et Europe commença à se guérir, au prix, il est vrai, du fait qu’en Europe elle-même, la conscience de l’accord d’ensemble et de sécurité se brisa et jusqu’à finalement se fracasser irréparablement. La « politique mondiale » fit son entrée en Europe, avec cela le « monde », en tant principalement que catégorie politique. Les temps modernes, que la science historique classique fait commencer traditionnellement en 1789, projettent d’avance leur ombre, trente-trois ans auparavant, et on perçoit que c’en est bientôt terminé du sentiment de bien-être et de contemplation de l’existence de la vielle Europe. Au plan social et historique, il se peut que 1789 marque l’irruption du modernisme ; mais politiquement, c’est 1763, et ce n’est pas à tort que les historiens ont toujours considéré la Guerre de sept ans comme la première guerre véritablement mondiale dans l’histoire. Et il est significatif, que dans cet instant, les puissances européennes classiques — Angleterre, France et la Maison de Habsbourg — commencèrent à essuyer des pertes, quant à leur position de puissances dirigeantes. On a volontiers considéré la Guerre de sept ans comme le début de la dominance anglaise dans la politique mondiale, en tant qu’heure de naissance véritable de l’Empire ; en vérité, ce fut le début de son déclin. Les énergies, qui furent libérées par la guerre en Amérique, apprirent surtout d’abord aux colonies à exiger l’indépendance, à établir un État qui devait être fondamentalement différent de ceux européens et dont le motif originel devait être d’assumer et de perpétuer nonobstant un à un l’aspiration à la puissance et à l’extension. —
Il est vrai qu’un autre motif originel de l’Europe fut enterré : ce fut la tranquillité, la paix céleste, l’ordre des constellations que les monarchies européennes, depuis l’empereur Constantin, en passant par Charlemagne jusqu’à Charles V et Philippe II, avaient espérer former sur la Terre. Ç’avait été un ordre quiétiste, une ordre de calme, de retraite, d’intériorité et d’introversion. Un ordre que Franz Grillparzer saisit de manière exemplaire dans les paroles qu’il met par exemple dans la bouche de son Rudolf II, dans son Ein Bruderzwist in Habsburg [Une querelle de frère dans la Maison de Habsbourg] :

« Ich glaube an Gott und nicht en jene Sterne,
Doch jene Sterne auch sie sind von Gott.
Die ersten Werke seiner Hand, in denen
Er seiner Schöpfung Abriß niederlegte,
Da sie und er nur in der Wüsten Welt.
Und hätt’s später nicht dem Herrn gefallen,
Den Menschen hinzusetzen, das Geschöpf,
Es wären keine Zeugen seins Waltens,
Als jene hellen Boten in der Nacht.
Der Mensch fiel ab von ihm, sie aber nicht,
Wie eine Lämmerherde ihrem Hirten,
So folgen sie gelehrig seinem Ruf
So heut als morgen wie am ersten Tag.
Drum ist in Sternen Wahrheit, im Gestein,
In Pflanze, Tier und Daume, im Mensch nicht.
Und wer’s verstünde still zu sein wie sie,
Gelehrig fromm, den eignen Willen meisternd,
Ein aufgespanntes, demutvolles Ohr,
Ihm würde leicht ein Wort der Wahrheit kund,
Die durch die Welten geht aus Gottes Mund.“

« Je crois en Dieu et non en ces astres-là,
Et pourtant ces astres-là sont aussi de Dieu.
Les premières œuvres, dans lesquelles
Il déposa l’esquisse de sa Création,
Rien qu’elles et Lui dans un monde désert.
Et s’il n’eût plu, par la suite, au Seigneur,
D’y placer en plus l’être humain, la créature,
Il n’y eût eu d’autres témoins de son action,
Que ces messagères étincelantes dans la nuit.
L’homme se détacha de Lui, mais elles, pas,
Comme leur berger, un troupeau de brebis,
Elles suivent toujours docilement Sa voix
Aujourd’hui, demain, comme au premier jour.
C’est pourquoi la vérité est là-haut dans les étoiles,
Non pas dans la pierre, la plante l’arbre et l’homme.
Et qui s’y entendît a faire silence comme elles,
Maîtrisant son propre vouloir, docile et pieux,
Tel une oreille déployée, remplie d’humilité,
Il en saisirait facilement une parole de vérité,
Qui parcourt le monde de la bouche de Dieu.

Les temps modernes primitifs, et donc le laps de temps qui sépare la découverte de l’Amérique, en 1492, et l’éclatement de la Révolution française, en 1789, furent caractérisés par l’effort de conserver à tout prix le caractère paisible et l’ordre du Moyen-Âge. Dans cette tâche l’Europe échoua définitivement avec la Guerre de sept ans. Dès lors, les instincts déferlèrent sans rencontrer d’obstacles dans l’esprit européen, contre lesquels l’on s’était désespérément défendus jusqu’à tout dernièrement et que le Moyen-Âge discriminaient encore comme des péchés contre lesquels il avait lutté : envie, rage et un matérialisme sans frein, irrépressible. Dès lors, l’Europe rencontra son accomplissement dans l’assujettissement du règne terrestre jusqu’à l’extrême et de l’exploiter, dans les mers, sur terre et bientôt dans l’air aussi. Les temps paisibles sont écoulés ; l’Europe tombe dans le cyclone de la politique moderne, avec elle-même comme le centre de ce tourbillon.
L’élément le plus remarquable de toute cette histoire, c’est qu’elle fut finalement mise en branle par un homme pour qui le rêve médiéval de calme, d’ordre et de contemplation, se tenait plus proche qu’on veut bien le voir en général aujourd’hui. Frédéric de Prusse, était intérieurement déchiré comme personne ne le fut jamais en gouvernant une région : avec une partie de son âme, il se trouvait dans l’ancien temps et reculait d’effroi devant l’énergie qui bouillonnait en lui-même. L’autre partie de son âme le poussait, au contraire, à dépasser les limites, vers ce grand chambardement, qu’il anticipa dans son penser. Ce fut le grand déchiré, qui régna en Europe. D’un côté un conservateur ; de l’autre un révolutionnaire. Ce fut moins son action directe — ce fut l’action indirecte de son exemple humain, qui changea le monde.
Ce qui commença par l’annexion d’un petite province en Pologne, proliféra en soi dans une guerre internationale, à l’issue de laquelle se tenait l’internationalisation de la politique — avec la petite Prusse comme épicentre. Ce fut d’Allemagne, que les impulsions, qui changèrent le monde, devaient venir à l’avenir. À partir de la profonde conscience pour l’éternité, l’ordre et le calme, grandit un monde, dont les valeurs les plus élevées devaient être la temporalité, la confusion et l’agitation. L’époque de l’impérialisme commença, en transposition comme au sens propre. La confrontation entre l’Angleterre et la France pour le partage du monde n’en fut alors que la forme extérieure ; de fait, l’antagonisme s’esquissa déjà alors entre l’Amérique et la Russie. L’esprit américain et l’esprit russe s’éveillèrent de leur profondeur et choisirent l’Europe comme scène de leur confrontation. Mais Frédéric, le chevalier Brandebourgeois sans défaut et sans vice [ohne Fehl und Tadel] issue d’une modeste famille de burgrave de Souabe, fut le fauteur de trouble qui allait ourdir tout cela. Lui, qui n’avait réellement pas voulu tout ça, se déterre, au travers de l’examen rétrospectif de ces 250 dernières années, comme le grand donneur d’impulsion, comme l’homme qui, contre sa propre volonté, mena l’Europe et le monde dans le modernisme.
Le dernier quart de millénaire mit au jour un mouvement, une énergie, que le monde n’avait connus que dans la nature jusque là. En 1755, une année avant l’éclatement de la Guerre de sept ans, se produisit le tremblement de terre de Lisbonne, qui émut les âmes dans le monde entier, qui donna sujet à la rédaction du Candide à Voltaire et qui montra au monde entier, une fois encore, combien la nature est toute puissante. Une année plus tard seulement, s’enflamma la guerre, et avec elle commença une époque dans laquelle ce ne devait plus être la nature, mais l’être humain lui-même l’ennemi le plus grand et le plus dangereux — si dangereux qu’il prend de l’influence sur la nature elle-même et la pousse dans une direction, qui peut détériorer le monde entier. Mais en même temps, c’est cette influence qui produit l’ultime légitimation [Ausweis,(bitte!)] sur son caractère de ressemblance à Dieu. Cela peut sembler paradoxal et comme un sacrilège : mais l’appel séducteur à la liberté, auquel s’était adapté Frédéric dans son impétueuse adolescence, n’ouvrit pas seulement à l’être humain le chemin dans la décadence et l’anéantissement de soi, mais au contraire, pareillement tout autant, le discernement sur son caractère de grandeur. Ce caractère de grandeur ne doit pas seulement être pécheur, il peut aussi être légitime : si, ensuite, il n’oublie jamais dans son débordement, que c’est devant Dieu, duquel il a reçu ses énergies, qu’il est redevable de son engagement pleinement responsable de ces énergies. Le dernier cours de l’histoire qu’engagea Frédéric dans cette guerre archétype du modernisme, en est l’exemple éternel : à la fin l’être humain paraît et se tient devant Dieu, seul. Sur cette situation unique, son action est exposée dès le début ; laquelle ne doit pas être oubliée, dans tout ce qu’il fait.

La version originale allemande de cet essai a paru dans la revue “Die Drei”, janvier 2014. Traduction française par Daniel Kmiecik.

Image: Frédéric le Grand écoute le Tedeum de Graun. Peinture par Arthur Kampf, vers 1900.

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