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L’Europe, une contrée exiguë. La campagne de Russie de Napoléon en 1812 et sa dimension dans l’histoire mondiale

Le 16 décembre 1812, Le Moniteur, la feuille d’information officielle du gouvernement impérial français, publia un communiqué, dans lequel étaient annoncés au peuple français la retraite de la Grande Armée de la Russie et le retour imminent de Napoléon à Paris. Le texte s’achevait par cette phrase impressionnante : « La santé de sa majesté n’a jamais été meilleure ». Avec cette phrase prenait fin la campagne de Russie que Napoléon avait mise en route six mois auparavant, le 22 juin 1812, avec la plus grande armée jamais constituée jusque-là dans l’histoire et qui avait pris fin dans un désastre exemplaire. Et avec cette phrase commençait en même temps la guerre de libération des pays européens contre les troupes françaises d’occupation et le jeune empire français. C’était le commencement de la chute et de la fin de Napoléon.

 

La campagne de Russie de Napoléon était la première tentative d’un souverain européen de conquérir le royaume gigantesque à l’est. Napoléon, dont la carrière de conquérant avait commencé en 1796, à l’époque encore au service du Directoire révolutionnaire parisien, avec la guerre d’Italie et qui, depuis, avait ou bien soumis tout le continent européen ou bien imposé sa souveraineté en forçant aux traités de paix, marchait avec cela sur les traces d’Alexandre le Grand, qu’il admirait tant ; ce à quoi il s’efforçait en 1812, ce n’était plus l’hégémonie européenne, mais au contraire le grand empire eurasien.

 

À côté de la revendication de faire époque de Napoléon, d’ériger une monarchie universelle, il y avait celle politique et tactique de contraindre l’Angleterre, le vieil ennemi héréditaire de la France, lequel, malgré sa tradition parlementaire, s’était opposé au gouvernement révolutionnaire de Paris et depuis 1792 était en état de guerre d’une manière à peu près ininterrompue avec la France. Le blocus continental, décrété en 1806 par Napoléon dans Berlin occupé, interdisait aux pays sous occupation française de commercer avec la puissance mondiale Angleterre ; avec la Russie aussi, que Napoléon n’avait pas pu vaincre et avec laquelle il était parvenu à un équilibre, dans la paix de Tilsit en 1807, il existait un arrangement interdisant le commerce avec l’Angleterre. À la diète des princes d’Erfurt de 1808, au moment où précisément dans l’état-musée de Saxe-Weimar, les princes d’Allemagne, soumis, se réunirent pour prêter serment de fidélité à leur super-souverain Napoléon, l’empereur Napoléon et l’empereur Alexandre Ier de Russie se retrouvèrent face à face, en tant qu’hommes d’États ayant les mêmes droits et semblant avoir à décider entre eux du destin de l’Europe.

 

Pourtant l’apparence abusait. L’opposition entre la France et l’Angleterre était un dilemme inextricable et la Russie était le facteur, par lequel ce dilemme était censé se résoudre. Le mariage, que Napoléon conclut avec l’archiduchesse autrichienne Marie-Louise, pour s’offrir la consécration de légitimité dynastique à lui-même, le parvenu social, le « Lieutenant sur le trône impérial », à laquelle il avait ardemment aspiré, fut le premier signal officiel de son détournement de la Russie. Entre temps, le tsar faisait progressivement un croc-en-jambe au blocus continental et bloquait de son côté le commerce des marchandises française. Une crise économique européenne, suscitée par la politique commerciale isolationniste de la France, fut la configuration extérieure de la confrontation politique qui se préparait irrésistiblement depuis 1807.  

 

Aiguillonné par des conseillers clairvoyants, comme le baron von Stein, interdit de séjour en Prusse, qui avait trouvé exil en Russie ; renforcé par la suggestion du prince de Talleyrand, ministre des affaires étrangères de Napoléon, un éternel intriguant, que son souverain tempétueux avait toujours angoissé, Alexandre fit doucement avancer, mais sans interruption, la solution diplomatique de la France. Napoléon réagit. Après que son épouse autrichienne avait accouché en 1811 d’un fils, auquel l’empereur, sur le modèle de l’antique tradition impériale allemande, octroya le titre de « Roi de Rome », ses ambitions dynastiques semblaient assurées. Lui, qui s’était élevé d’empereur-soldat à monarque légitime, qui voulait érigé un grand empire européen sous le revêtement d’une solidité et universalité monarchiques, avait désormais un successeur et se trouvait prêt pour sa nouvelle campagne. Cette fois-ci il marcherait contre la Russie, dans l’est sinistre et terrible. La soumission de celle-ci lui ouvrirait l’accès à l’Asie du sud, en menaçant ainsi, au passage, les réserves coloniales de l’Angleterre et en achevant la compacité de la politique commerciale du continent.

 

Ce qui arriva alors, est autant ancré jusqu’à aujourd’hui dans la mémoire culturelle de l’Europe que sinon,la seconde Guerre mondiale et la domination d’Hitler. L’entrée dans la vaste contrée russe, qui à l’encontre d’une opinion courante, coûta d’énormes pertes à l’armée française dès le début déjà — dans laquelle servaient des soldats racolés originaires des pays soumis, Allemands, Italiens, Slaves, à hauteur de la moitié de son effectif ; les grandes batailles sanglantes aux chiffres de morts inconnus jusqu’à aujourd’hui ; la prise de Moscou, qui de triomphe vira à la tragi-comédie, parce que la ville, abandonnée du tsar et de son gouvernement, fut incendiée sur ordre de son commandant, le général Rostopchine ; enfin la difficile retraite au travers des rigueurs glaciales de l’hiver avec son point culminant et épique, le passage de la Bérézina, le 27 novembre 1812, alors que les Cosaques russes se ruaient sur des régiments français déjà complètement décimés, épuisés à mort et leurs causaient des pertes incroyables, finalement le retour en Europe centrale, dans la Pologne sous occupation française, qui trouva son expression emblématique dans les paroles légendaires que le Maréchal Ney prononça dans une maison bourgeoise enneigée de Gumbinnen en Prusse orientale, alors qu’on ne reconnaissait pas celui qui y entrait : « Je suis l’arrière-garde de la Grande Armée. »

 

L’aventure de Napoléon en Russie passa par le chas de l’aiguille de la littérature et du film dans le souvenir même de ceux qui sont les moins érudits et les moins politisés. Léon Tolstoï l’a livrée à la postérité dans son roman Guerre et paix, des adaptations cinématographiques hollywoodiennes gigantesques la rendirent immortelle. Charles Boyer, qui dans Conquest (1937), imploré en vain par une Greta Garbo envoûtante et réticente, se précipite dans l’aventure russe et revient chez lui en homme brisé ; le jeune Mel Ferrer qui, dans l’épopée mise à l’écran par King Vidor dans les années 50, en tant que fringuant officier de la garde russe, conduit ses troupes à la bataille de Borodino ; l’adaptation en quatre parties de Sergei Bondartschuk dans les années 60 a durablement marqué les mémoires et pas seulement chez les cinéastes. Le fatal manque d’organisation de toute la campagne — qui commença en juin, et donc beaucoup trop tardivement dans la saison, eu égard à l’irruption précoce de l’hiver russe — ; le fait que les troupes non-françaises, contraintes ne s’y engagèrent pas de bon cœur ; et tandis qu’aussi le peuple français, quoique enivré par la figure impériale resplendissante de son guide et, comme toujours, assoiffé de nouvelle gloire, geignait intérieurement sous la pression des impôts et du régime rigoureusement dictatorial de Napoléon : tout cela ne fut nonobstant pas en mesure, comme toujours dans l’histoire, d’entraver cette entreprise emblématique qui fit époque, laquelle ne semblait pas avoir été concoctée d’une quelconque manière sur cette planète.  

 

Des décennies plus tard, des grenadiers français vétérans se rengorgeaient encore dans leurs souvenirs de la campagne de Russie — sans se laisser déconcerter par la paix et le bien-être modeste de phase de la Restauration, après la chute de Napoléon en 1814/15 — une campagne qui leur avait pourtant apporté une souffrance si indicible, des privations et des expériences morales si épouvantables. Ce qui valait pour eux, c’était ce qu’André Maurois, dans sa biographie de Napoléon, constata, avec un enthousiasme passionné, mais non moins dénué d’inéxactitude : « Jamais l’Armée française n’a oublié le bicorne, la vareuse grise, derrière laquelle elle avait vaincu tous les rois de l’Europe et porté le drapeau tricolore jusqu’à Moscou. » Cela passa dans le souvenir des peuples, déjà au travers d’une expérience immédiate et non plus depuis longtemps autour de concept politique ; au contraire, autour de cette aura qui se situe au-dessus de l’universel, autour de la geste d’Alexandre de la conquête du monde, de faire exploser les frontières pour sortir de l’étroitesse étouffante de la politique des puissances européennes, dans la sphère irréelle d’une expansion, qui ne voulait reconnaître aucunes frontières sur la Terre.

 

En réalité Moscou était bel et bien la frontière. Napoléon succomba, comme tant d’autres grands capitaines avant et après lui, à l’illusion que la possession de la capitale étrangère signifierait déjà la victoire. Effectivement, le gros des troupes russes séjourna dans l’arrière-pays, mené de manière circonspecte par leur maréchal Koutousov, un vieux grognard inculte, dont le fin instinct guerrier, enrichi par une fervente religiosité orthodoxe, se concrétisa néanmoins dans la juste estimation que l’on devait laisser simplement Napoléon dans Moscou, en le confinant au bord de ses ressources personnelles et matérielles, alors il s’en retournerait de lui-même chez lui. 

 

Un signe avant-coureur d’avertissement fut l’entretien avec le général russe Balachov, que le tsar avait dépêché auprès de Napoléon, comme émissaire, au commencement des actions militaires. Alors que le Français lui demandait avec son mordant impétueux quelle route mène au plus vite à Moscou, le Russe lui répondit : « Sire, tous les chemins mènent à Rome », et il ajouta : « On peut parvenir à Moscou par  plusieurs routes. Charles XII, par exemple, marcha par Poltava. »

 

C’était une véritable gifle. Car Charles XII, le jeune roi de Suède, qui dans la Guerre du Nord, au début du 18ème siècle, affronta le tsar Pierre le Grand, y fut défait à mort en 1709, après une longue série de victoires ininterrompue. Napoléon mit dans sa poche ce soufflet verbal, mais il était prévenu. Près de Borodino, il remporta, le 7 septembre 1812, sa victoire la plus difficile, encourageant les soldats, au moment où le champ de bataille s’éclairait à l’aube aux premiers rayons du Soleil, par cette phrase devenu proverbe : « Voilà le Soleil d’Austerlitz ! » En cette ville de Moravie, en décembre 1805 ; il avait encore glorieusement frappé une armé austro-russe, à la bataille des trois empereurs, comme on l’a appelée, laquelle devint le mythe fondateur du jeune empire français et l’est restée encore jusqu’à aujourd’hui.

 

Pourtant l’histoire ne se répète pas. Borodino fut tactiquement une victoire, stratégiquement se fut un pat : l’armée russe resta intacte, la route de Moscou fut certes libre, mais l’objectif lui-même, précisément la capitale russe, avait perdu toute son importance pour remporter la décision de l’expédition militaire. Une ultime fois, Napoléon le conquérant s’était dépensé au-delà de toute mesure ; désormais depuis la retraite de Moscou, à l’automne 1812, il ne mena plus que des combats de retraite. À la Saint Sylvestre 1812 — alors que les Français s’étaient alors depuis longtemps ré-infiltrés vers l’Ouest — le général v. Yorck, de mauvaise grâce commandant du corps auxiliaire prussien, car il avait dû combattre contre la Russie sous Napoléon, conclut la convention de Tauroggen et se plaça officiellement du côté russe. Au début de 1813, son roi, Frédéric-Guillaume III, agréa après coup cet acte d’insubordination et déclara la guerre à la France. En août, l’Autriche rallia la coalition qui engloba finalement tous les souverains des États européens. En avril, les monarques coalisés de Russie, d’Autriche et de Prusse entrèrent dans Paris. Napoléon dut abdiquer et partir une première fois en exil sur l’île d’Elbe. Son étoile avait sombré et aussi l’intermezzo des « cents jours » : le retour en France en mars 1815, la ré-appropriation du pouvoir, la mise sur pied hâtive de nouvelles troupes, ne purent inverser la roue de l’histoire : près de Waterloo en Belgique, le 18 juin 1815, presque trois ans jour pour jour après le déclenchement de l’expédition russe, Napoléon mena son ultime bataille. C’était son déclin définitif.

 

La personnalité historique de Napoléon, malgré un flot de publications, malgré une quantité sans pareille d’adaptations littéraires et fictionnelles, est jusqu’à aujourd’hui restée peu claire quant à son rayonnement. Le bon mot canonique de Heinrich Heine, selon lequel « Napoléon n’est pas du bois duquel on fait des rois », mais serait au contraire « du marbre dont on fait des Dieux » ; a encore rendu plus difficile la clarification de sa place historique. Avec les rois français, avec Frédéric le Prussien, avec Cromwell et Bismarck, on sait vraiment bien à quoi s’en tenir ; la dimension humaine déchirée et, avec cela, très triviale de leur nature politique, reste chez eux tous bien ouverte. Il n’en est pas ainsi avec Napoléon. Ce qui reste ouvert en lui, ce n’est rien que de l’énergie pure, rien que la pure violence de son action, l’éternel talonnement, l’activité propulsive tempétueuse vers l’avant, qui le mena de campagne en campagne et qui le laissa apparaître dans toute activité, dans toute configuration et projet pourtant si remarquablement surnaturel(le), étrangement sans et hors monde, si insaisissable. Cela se modifie si l’on jette un coup d’œil sur son activité, son actionnisme fébrile même. Cette actionnisme, ce tumulte et cette effervescence à créer sans cesse quelque chose de neuf, d’ouvrir sans cesse de nouvelles portes, sans jamais parvenir au calme et toujours s’efforcer vers de nouveaux rivages  — en lui se reflétait ainsi de manière emblématique l’essence de l’Europe et l’esprit de la Renaissance européenne : le rêve copernicien de l’arpentage du monde et l’imagination cartésienne de sa détermination et mise en articulation rationnelles sans bornes ; l’attirance toxicomaniaque des pôles les plus extrêmes, la furieuse nature amoureuse dans le mouvement. Que Napoléon ne connut aucun objectif personnel ; qu’au contraire le mouvement, l’écoulement torrentueux et vif vers le toujours-plus-loin, était de-ne-jamais-être son objectif propre : à  la campagne de Russie, cela devint en effet évident comme nulle part ailleurs sinon dans son parcours politique. C’était l’énergie d’une inconsistance pure et désintéressée, la « furie de volatilisation » incarnée, dont parla Hegel, son grand philosophe contemporain et admirateur ardent, dans la Phénoménologie de l’esprit qui parut précisément en 1806, l’année de la campagne de Prusse ; cette année-là, où Napoléon et Alexandre de Russie se firent face pour le première fois comme adversaires pour l’hégémonie en Europe.

 

C’est pourquoi il fut aussi « le dernier conquérant », comme le caractérisa l’historien de l’art Ernst Gombrich dans sa légendaire Brève histoire du monde pour jeunes lecteurs. Le suffrage semblait advenir trop tôt pour plus d’un, car l’ouvrage de Gombrich parut en 1935, et donc quatre années avant qu’Hitler ne se disposât, par surprise, à suivre les traces de Napoléon en Pologne en voulant pareillement assujettir toute l’Europe. Pourtant celle-ci dernière sépare plus Napoléon et Hitler qu’elle ne les relie. Mais que tous deux échouèrent militairement et précisément aussi politiquement dans un grand projet de conquête de l’espace russe, ce n’est pas là un hasard, bien au contraire, cela jette une lumière sur les grandes lignes historiques en défrichage pour les temps modernes.

 

Tous les royaumes européens qui s’étendirent au-delà des frontières du continent, avaient été des empires commerciaux et non pas des États autoritaires. Même le Portugal, l’Espagne et l’Angleterre, qui érigèrent des empires mondiaux, l’un après l’autre, aux 14ème, 15ème et 16ème siècles, — le royaume d’Angleterre dominait le quart de la surface terrestre — ne furent jamais en priorité des souverains politiques, mais au contraire des souverains économiques ; présence militaire et organisation administrative servaient la promotion économique dans les provinces se trouvant à exploiter, et pas l’inverse. La France, le pays fondateur de l’étatisme européen, formait une exception. Sa politique extérieure, autrement que celle de sa grande concurrente l’Angleterre, était encore orientée au 18ème siècle sur l’arrondissement et la consolidation de sa propre position territoriale sur le continent ; ces possessions d’outre-mer n’eurent jamais dans l’ancien régime l’importance qu’elles devaient acquérir par la suite, au 19ème siècle. La France, le pays des rois très chrétiens, la puissance protectrice de l’Église romaine, se trouvait culturellement, économiquement, juridiquement et politiquement dans la tradition de l’empire romain. Une conquête de pays étrangers pour l’amour de la conquête n’y jouait un rôle, en tant qu’impulsion de politique extérieure, sauf à partir du début de la Renaissance ; et aussi par la suite originellement seulement en tant que réflexe à l’encerclement de la France, perçu comme une menace, par l’Espagne et l’Allemagne, qui depuis 1516 étaient toutes deux gouvernées par les Habsbourg. L’offensive extérieure, au sein d’une politique qui aime la pompe et encourage le bien-être de l’absolutisme français entre 1500 et 1789, avait pris naissance à partir d’un réflexe de défense contre l’accession au pouvoir par des seigneurs non français. 

 

Lorsqu’en 1799, Napoléon Bonaparte s’empara du pouvoir par le coup d’état du 18 brumaire, la Révolution française avait tout juste une décennie. Sa dimension historique spirituelle et sociale a été exposée à d’innombrables reprises et éclairée de façon multiple. Napoléon, comme il ne devait plus que se nommer ainsi, après son auto-élévation au rang d’empereur en 1804, se trouvait sans aucun doute sous l’impulsion de la Révolution. Idéologiquement, pourtant, originaire  de la noblesse corse, il était un enfant de l’absolutisme des Lumières et de l’ancien régimeavec son imagination martelée et séculaire de conquête du monde et de l’empire mondial. Ses mœurs n’étaient pas ceux d’un technocrate ou bien d’un idéologue bourgeois — idéologiste était l’injure favorite, par laquelle Napoléon traitait par ailleurs l’opposition intellectuelle en France autour de madame de Staël et de François-René de Chateaubriand — ; au contraire, ses mœurs étaient ceux d’un roi militaire européen né sur le tard avec toutes les allures guerrières, amoureuses et de bel-esprit des Seigneurs d’autrefois. On ne s’est pas trompé en voyant en Bonaparte, un mélange étrange de teinte méridionale, de Louis XIV et de Frédéric le Grand, de ces deux monarques qui dans leur abrupte opposition d’aura ont portant mesuré, de manière exemplaire, la tension immense de l’écart béant entre la réalisation monarchique de soi et celle du monde dans l’éon reliant la Guerre de trente ans à la Révolution française. Pourtant il était justement aussi plus que ce mélange. Si les deux autres furent de grands monarques de l’époque pré-moderne de l’Europe occidentale, qui en étaient arrivés à la quiétude à un moment quelconque de leur vie, ils s’étaient dispersés et empêtrés dans leurs guerres territoriales et en avaient tiré la conclusion, l’un plus tôt, l’autre plus tard, de se retirer pour la préservation de ce qui avait été ainsi péniblement acquis et de donner finalement la préférence à une vie de quiétude, par rapport à une vie éternellement tempétueuse, sans consistance sous une mise en péril infinie : ainsi le penser de Napoléon en resta-t-il, toute sa vie durant — et jusqu’à l’extrême et amère fin de l’ouragan — attaché au mouvement et à l’agitation continuelle. Il voulait être Alexandre, et c’est la route d’Alexandre qu’il embrassa idéellement et géographiquement, comme le reconnut aussi Sören Kierkegaard, parmi d’autres signes dogmatiques précurseurs :

« La campagne de Napoléon prit une direction opposée à celle de Muhammad, mais dans les mêmes contrées. Muhammad d’est en ouest, Napoléon d’ouest en est. »

 

Sur cette voie pourtant il devait échouer. De lui-même, d’un enfant des Lumières, du désenchantement du monde, provient cette phrase : « Au moment où Alexandre proclama être le fils du Dieu Amon, tous le crurent jusqu’au philosophe Aristote ; si moi, je disais cela, la dernière marchande parisienne s’en gausserait. » L’époque des grandes idées, auxquelles on pouvait encore s’abandonner orgueilleusement et sans ratiociner au croire et au faire, était passée, au plus tard avec la Révolution, par laquelle Bonaparte, en tant qu’exécuteur testamentaire et avant tout en tant que profiteur, en effet, avait fait autrefois son apparition sur la scène politique. Napoléon, jusqu’aujourd’hui pionnier des temps modernes, considéré comme le père de l’organisation rationnelle de l’État, des droits fondamentaux de liberté, du progrès, était un être arrivé en retard, un être arrivé trop tard.

 

« Je suis une parcelle de rocher, lancée dans l’espace », avait dit l’empereur. C’est la vision de soi et du monde de l’être humain de la Renaissance précoce, du cartésien qui est en quête et doute, laquelle se voit ici virilement drapée dans l’aventurier faustien. C’est une déclaration foncièrement mélancolique, désarmée et désespérée. Elle eût pu provenir d’un Frédéric de Prusse, ce bel-esprit sanguinaire et mélancolique sur ce trône que Napoléon — qui parlait de plus des Allemands et des Prussiens, volontiers avec un mépris condescendant — eut en vue comme un exemple toute sa vie durant. Pourtant à Napoléon, à celui qui s’était élevé, au parvenu originaire de Méditerranée, fut ménagé le fait de vivre à fond cette vision : la passion européenne primordiale pour la limitation à l’existence insulaire, l’aspiration ardente et consumante à faire exploser les frontières, à la transgression vers la transcendance dans l’extrême politique. Ce rêve plein de mélancolie, cultivé avec crainte par les Grecs et les Romains antiques : voguer au-delà des Colonnes d’Hercules dans l’océan lointain sans limites : Napoléon se mit en devoir de le réaliser en vrai, avec les moyens les plus modernes, en rassemblant toutes les forces que l’art étatique que l’ancien régime lui avait laissées et en exploitant à fond toutes les énergies émotionnelles que la Révolution de 1789 avait déchaînées.

 

Transgression, transcendance : ce topo archétype du penser européen qui, après le sommeil médiéval de la Belle au bois dormant revint tout d’un coup à la conscience des Européens et ne leur laissa dès lors plus aucune minute de répit depuis, ce fut le grand rêve, le grand projet de Napoléon Bonaparte. Il s’y consacra, sans pitié, en tirant profit de lui-même et de tous les autres ; et à ce rêve il se brisa après d’épouvantables efforts, que l’on n’avait plus connus sur les théâtres de guerre européens depuis la Guerre de trente ans et qui devaient ne se répéter que dans l’apocalypse des Guerres mondiales. L’échec de Napoléon mit un point final au romantisme politique que les monarques de l’époque pré-révolutionnaire avaientt toujours cultivé, quand bien même discrètement et en cachette : à l’instar de celui des héros d’Homère, de celui d’Achille et de l’Odyssée et en brisant toutes barrières, dans la passion et la victoire, dans la transgression et l’application à se créer un monde au sein de la prise de possession du monde lui-même : le monde que l’on avait intérieurement perdu, par l’abolition des antiques axiomes de foi, par la perte de Dieu, dont Hegel, juste à ce moment-là, écrivait qu’il était « mort ». L’âme de Napoléon, dans laquelle, ici très semblable à Hitler, il ne laissa jamais personne regarder : qu’il tenta encore de masquer soigneusement dans les écrits qu’il laissa, le Mémorial de Saint Hélène, était l’âme d’un apatride, d’un expulsé d’une île, qui devait se sentir toute sa vie durant comme un îlot abandonné, flottant dans le monde comme en Europe, sur un océan — dans une vacuité indicible, qui absorbait et éjectait son contenu de vie et pour l’amour de cette expulsion, il s’engagea sur la voie politique.

 

Conséquemment ce chemin s’acheva justement dans une île. Bien loi de l’Europe, sur Saint Hélène, au large de la côte occidentale de l’Afrique. Hélène — ainsi s’appelait la princesse spartiate qui, chez Homère, fut ravie par Paris et en ayant voulu aller la rechercher, les Grecs commencèrent la Guerre de Troie, la première campagne orientale que transmirent les mythes occidentaux. Chez Homère cette campagne s’acheva, certes, par la victoire et avec l’incendie qui ravagea Troie ; mais aussi les Grecs, rentrant dans leurs foyers, ne connurent plus jamais le repos. Leurs autels domestiques leur étaient devenus étrangers, l’expérience d’une guerre de dix ans, l’agitation continuelle de l’existence du siège les avaient éloignés de leur patrie, voire pour toujours, de l’aura même de la qualité d’amour du pays natal, sans qu’ils eussent jamais retrouvé une nouvelle patrie, un nouveau monde, hors de chez eux. Le calme et l’intégralité de l’existence civique étaient perdus, pour toujours. Justement cette civilité et cette quiétude Napoléon avait voulu les restaurer, s’il avait pu se retenir d’une erreur historique pour la Révolution de monter sur le trône impérial. Ce fut inutile. La multiplicité et l’indétermination de l’être-dans-le-monde se laisse peut-être charmer par l’amour ; sûrement pas par la politique. Napoléon, ce grand érotomane de la politique, ce Don Juan sur son destrier, l’a tentée et avec cela il a échoué de manière grandiose et misérable.

Tout âtre humain est pourtant complètement seul — cette déclaration cardinale de Proust — du Napoléon de la littérature française — qui se trouve au centre textuel et herméneutique de son grand cycle de roman À la recherche du temps perdu, Napoléon l’a suivie par l’esprit sur son propre corps. Elle décrit aussi la disposition de base de l’époque post-napoléonienne, l’énorme nostalgie qui se répandit parmi les écrivains et artistes du Romantisme, lequel parvint alors seulement, après Waterloo, à son plein épanouissement et amena tant d’existences manquées, tant d’incapacité à vivre et absence d’amour comme par le suite encore seulement la première Guerre mondiale. Byron, Schelley, Leopardi, Balzac et Flaubert, et aussi Eichendorff et même Heine relèvent, dans cette ligue des désillusionnés, de l’être humain réalisé inapte.

 

Le plus grand admirateur littéraire de Napoléon, Stendhal, a créé son portrait craché de petit bourgeois quant à son image : Julien Sorel, le héros du Rouge et le noir, lequel en tant que jeune homme impressionné par l’éclat de sa réputation et de l’enivrement de son activité, lit son Mémorial ; pourtant il ne peut pas faire comme lui, parce que sa vie est celle d’un bourgeois et que la bourgeoisie ne tient aucun espace à disposition pour le déploiement de cette énergie furieuse, supra-terrestre, qui sommeille au cœur de l’être humain et qui chez Napoléon a été déployée dans ce monde-ci, un monde à l’étroit, de l’indétermination et de l’opacité. Julien tire à la fin sur madame de Rênal, sa première maîtresse maternelle qui avait voulu aller le chercher lui, le jeune homme perdu dans le monde, dans la vie ; pourtant il ne s’était pas laissé envoyé chercher, car l’amour ne pouvait pas lui donner ce qu’il promettait : la satisfaction définitive, le repos éternel, semblable à la mort après le grand ouragan consumant tout, épuisant tout. Car « ce n’est plus le temps des guerres et des épopées », comme Thomas Mann le fait dire à Goethe dans Lotte à Weimar, un roman qui se déroule justement à cette époque-là. Et il eût pu rajouter aussi : ce temps n’a jamais existé. C’est un temps rêvé, non pas vécu, un temps sans temps ; une époque feinte, qui n’existait déjà plus du temps des Grecs que Frédéric, dans son aventure silésienne, avait provoquée en vain et que Napoléon, ne put restaurer.

 

Le temps, personne ne peut le produire et personne ne peut le surmonter. Son surmontement n’est qu’apparent. Au moment où l’empereur, pendant les négociations de paix de 1807, apprit le changement sur le trône d’Espagne, qui mettait en danger sa position européenne, et alors qu’il demandait au général Rapp à quelle distance on était de Cadiz, ici à Danzig, celui-ci lui répondit laconiquement : « Trop loin, Sire. » C’était une effronterie discourtoise, mais c’était la vérité : Napoléon, dont la vie fut un seul et unique rêve de transgression des frontières du temps, échoua en cela dans ce projet impossible à rendre vrai, selon le mode de transgression des frontières simplement spatiales. Il n’y a pas de « bout du monde ». Son but, comme celui de tout être humain, il eût dû le poser en lui-même ; pour cela nonobstant il fallait se calmer en lui-même, découvrir en lui-même le monde, qu’il ne découvrit point à l’extérieur, qu’il tenta de remplir avec des contentions d’énergie toujours nouvelles et des productions de violence avec couleur et stature, comme un toxicomane dans l’ivresse jouissive de sa drogue — pour ce faire, cet homme énergique n’était pas assez fort.

 

En vérité, il avait été plus faible que le dernier de ses grenadiers ; il se peut qu’il ait reformé la France, inspiré l’Europe avec ses idées : mais il ne s’est pas trouvé lui-même. Sa vie avait été une unique marche forcée ; le repos vint sur l’îlot rocheux abandonné devant l’Afrique, bien loin de l’Europe, cette région-là, qui pour lui, dans sa profonde et triste absence au monde, comme tant d’autres grands Européens sur le Trône ou bien à la table de travail, avait pourtant été toujours trop exiguë.

(Traduction: Daniel Kmiecik)


Image:  Bonaparte franchissant le Grand-Saint-Bernard.  Jacques-Louis David, 1801.  

 

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